Irai-je interroger l'ombre de ce sentier? et qu'offrirai-je à cette morte?
Je le sens, c'est la crise sentimentale qui continue. Mais il faut à tout prix que je parte: Fréneuse peut m'être le salut. Je partirai sans donner mon adresse: ce sera comme un évanouissement dans la nuit. Je disparaîtrai sans prévenir personne; il faut que personne ne sache où je suis, Ethal surtout. Son influence occulte me poursuivrait là-bas. C'est à lui qu'il faut que j'échappe. Il est le mauvais esprit de ma vie, la main d'ombre étendue sur mes actes et sur mes pensées, la main aux horribles bagues, la main monstrueuse et velue dont les pustules de nacre suintent des poisons et les lueurs, la serre de proie et d'agonie, qui étreint mon impuissance et, si je ne m'y soustrais, la pousserait au crime.
C'est affreux, ce suicide lent et les affres au milieu desquelles je me débats! Assez d'agonie! Je veux vivre! Comme Ethal triompherait s'il savait quelle terreur il m'inspire!
Et pourtant je vais briser ma vie, renier tout un passé et les joies de ce passé. Car il eut ses joies, des joies coupables, abominables, mais des joies! ce passé que je vais rompre, et cela sur la foi d'un spectre, l'inanité d'un songe!
L'image ensanglantée d'un valet de charrue tué, il y a vingt ans! Je l'ai revu encore, cette nuit, avec ses grands beaux yeux étonnés, ses yeux d'eau et sa face de hâle, la chéchia penchée sur sa chevelure claire et, au coin des lèvres, cette traînée rouge, ce flot de sang tiède monté de la poitrine et, au travers du torse, sur la chemise débraillée et toute molle de sueur, la trace de la roue: de la boue et du sang encore, mais très peu de sang, plutôt une meurtrissure qu'une blessure, le froissement et l'écrasement aussi du chariot qui passa sur son corps, son corps svelte et musclé de gars de vingt-six ans.
C'était en août. Le soir venait. On arrivait aux granges, dans la cour de la ferme, où les derniers rayons s'attardaient. Trois grands chariots chargés de récoltes odorantes, trois chariots pesants, heurtés à tous les talus, cahotés à toutes les ornières, qui, bien des fois déjà, nous avaient ramenés, au temps de la moisson, couchés sur les tas d'herbes sèches avec les autres garçons faneurs.
Nous étions juste sur le chariot du milieu. Lui, debout, une gerbe de coquelicots attachée par un lien à sa veste, gesticulait, faraud, un peu gris peut-être (la journée avait été si chaude), et sonnait de toutes ses forces dans le grand coquillage qui, en Normandie, sert de trompe aux moissonneurs. Autour de lui, étalés à même les meules, des filles et des garçons riaient, se bousculaient, du rouge de plaisir et de fatigue aux joues, de la sueur aux tempes. Et moi, parmi eux, je respirais la joie de vivre de toute la ferme, l'animation heureuse de ce beau soir.
Une roue de chariot sombrait dans une ornière: tout l'édifice des bottes oscillait et l'homme, perdant l'équilibre, tombait de haut, roulait à terre. Le troisième chariot suivait. Le conducteur peut-être ivre ne sut pas arrêter ses bêtes. Un grand cri, et l'on se précipita. Les chevaux ne l'avaient pas piétiné: ils s'étaient écartés devant l'homme. La roue avait continué de tourner, aveugle comme la matière.
Du sang avait giclé de la bouche; un peu de boue souillait la poitrine meurtrie; les grands beaux yeux, un peu stupéfaits, étaient demeurés large ouverts.
Et c'est ce mort qui m'appelle à Fréneuse! Comme Thomas Welcôme lui ressemble! Si je n'avais reconnu Jean Destreux, je craindrais que, là-bas, dans les Indes, il ne soit arrivé à l'autre quelque malheur!