LASCIATE OGNI SPERANZA
5 avril 1899.—Fréneuse.
J'y suis revenu dans l'espoir de la guérison et je n'y ai trouvé que l'ennui. J'ai visité une à une les chambres vides, les chambres quittées depuis vingt ans; je n'ai pas eu une émotion: Fréneuse, qui a contenu toute mon enfance, m'a paru une demeure étrangère. A chaque pièce, dont le jardinier m'ouvrait les portes, l'odeur de renfermé seule a affecté désagréablement mes sens. Même dans la chambre où ma mère a vécu les derniers mois de sa vie, je n'ai ressenti que la sèche et froide hostilité d'un vieux logis provincial, parcouru pour la première fois par un héritier de hasard.
La femme du jardinier entr'ouvrait un peu les persiennes closes: un peu de soleil tombait par l'interstice, éveillant la poussière sur les marbres des commodes, tandis que dans l'enlinceulement des housses, la rigidité des sièges se rencognait dans l'ombre. Dans le grand salon je remarquais que la rosace du plancher était pourrie et que ses lamelles de thuya cédaient; le guéridon du milieu en était un peu penché, dérangeant ainsi l'harmonie glacée d'une vaste pièce rectangulaire et figée dans ses tentures d'un vert ciguë brochées de lyres d'or.
Au premier étage, un relent d'éther était resté, tenace, dans les boiseries d'un cabinet. Machinalement, j'ouvrais une toilette. Des flacons de pharmacie, vides, y étaient encore rangés sur une tablette; j'en lus les étiquettes. C'était une des petites pièces, où le caprice excédé de la malade aimait à aller reposer sa souffrance, loin de la chambre accoutumée, une des officines aussi où elle pansait son mal. Dans un tiroir, que je tirais, un petit éventail à branches de nacre et tout micacé de paillettes reposait sur un lit de roses sèches, parmi des rubans d'un lilas tendre maintenant fané, et parmi ces rubans j'effleurais un portrait, une photographie d'enfant jaunie, effacée, presque brumeuse et dans laquelle je n'ai pas voulu me reconnaître.
Et, le soir, seul dans la grande salle à manger ornée de bois de cerf et de panoplies de chasse, accoudé sur la nappe, devant une tasse vide j'ai attendu très avant dans la nuit qu'une émotion ou qu'un spectre surgît de toutes ces choses qui ont été ma vie! J'espérais qu'une larme me monterait aux yeux, qu'un frisson, fût-il de crainte, étreindrait et ferait battre un peu ce qui autrefois fut mon cœur.
L'ombre de Jean Destreux viendrait-elle, elle, dont l'apparition m'avait conduit ici?
J'écoutais un grignotement de souris dans la boiserie, excédé et penaud de me trouver là, dans cette demeure inhabitée et triste, seul dans le silence de la campagne endormie; mais l'Inconnu que j'attendais, la grâce des larmes implorée ne se manifesta pas. Quel homme suis-je donc devenu? Une âme s'est séchée ou figée en moi qui jamais ne refleurira; c'est comme une faim et une soif de jouir et de souffrir autour d'une chose pétrifiée et durcie. J'aurais tant voulu être ému, effrayé! Une larme, un effroi, et c'était toute une nouvelle orientation de ma vie, une porte ouverte sur l'avenir! C'est cet avenir qui se jouait, et je n'avais même pas la légère étreinte d'une petite angoisse, mais la parfaite conscience de ma tentative inutile, de ma démarche un peu bébête et de ma présence ridicule dans l'abandon de ce château désert.
Et puis une heure a sonné à l'église du village et je suis sorti sur le perron respirer l'air froid de la nuit. Un chien a aboyé dans une ferme, et des grognements ont répondu du chenil. Je suis descendu aux écuries, j'ai détaché deux Pont-Audemer et je me suis enfoncé avec eux dans le parc.