«Une femme, messieurs, il faut toujours la saluer et la payer.»

Puissent ces lignes, si elles passent au-dessus des murailles de Saint-Lazare, suggérer aux jolies endormeuses des Batignolles quelques bons arguments de défense à l'heure où elles s'assoiront au banc des accusés, car on finit toujours par là.

Ces pauvres mesdemoiselles Borgia… oh! si peu Borgia, pas même Borgia!… Une orgie de tasses de thé, cela devient même comique; cela est-il assez un signe des temps et des estomacs débilités!

«Voulez-vous m'aimer et prendre une tasse de thé?» Nos pères auraient pouffé de rire au nez de la belle fille qui leur eût fait cette invite à la tisane; mais au train où vont les choses, soyez bien persuadés que, dans dix ans d'ici, les endormeuses du Père-Lachaise (les Batignolles seront alors à la Madeleine) corrompront messieurs nos fils en leur proposant sur le coup de minuit une infusion de menthe ou de fleur d'oranger.

Le thé, ce breuvage élégant, anglomane et léger de l'aristocratie, le thé que buvait si révérencieusement jadis au vieux quartier latin M. Paul Bourget, à l'ébahissement de ce même quartier, le thé qui a fourni de si jolies scènes à Musset, (souvenez-vous de celle du Caprice, Savigny et Mme de Léris, autour de cette fameuse tasse de thé), le thé cher à Feuillet, cette théière des familles, le thé tombé dans les mains des pierreuses, le thé, narcotique de truqueuses et boisson droguée d'hôtel meublé, qui l'écrira hélas? ce roman bien moderne: «Grandeur et décadence de la tasse de thé?»

VERDICTS LITTÉRAIRES

Si fantaisistes et si déconcertants que soient devenus aujourd'hui les revirements du suffrage universel et les acrobaties politiques, il est sous le ciel d'opérette de notre siècle lunatique, quelque chose de plus fantastique et de plus déconcertant encore: ce sont les procédés et les acquittements des jurys!

En matière criminelle, les toquades d'Hervé et les fumisteries de Vivier sont de beaucoup dépassées. La morale est on ne peut plus malade en notre beau pays de France; demi mal, après tout, si l'on s'en tient à la définition connue: la Morale, une vieille dame que tout le monde salue et que personne n'invite, vieille parente pauvre, dont nous suivons tous le convoi mais dont nul de nous ne disputera la succession! Ce qui est beaucoup plus grave, c'est que le sens moral, l'antique et vieux bon sens gaulois, compromis par Sarcey au nom de la critique et de la littérature, la notion du juste et de l'injuste sont absolument oblitérés chez nous, et chez les jurés et chez les magistrats.

Je me souviens d'une affaire, dont le dénouement imprévu m'a laissé tout baigné d'une triste stupeur.

Le fait-divers et le banc de la cour d'assises, c'est un peu, au jour le jour, l'histoire sociale d'un pays et le thermomètre de ses mœurs; mais le verdict de ses jurys, c'est à la fois et le bulletin de santé de sa morale, et le journal de son bon sens!