Ces formidables viragos de la Bible s'en prenaient bel et bien à notre vie: comme aujourd'hui l'amour n'était pour elles qu'un duel, un atroce struggle for life engagé entre le mâle et la femelle, mais dont notre tête était tout simplement l'enjeu; aujourd'hui les petites Judith et Dalila modernes n'en veulent qu'à notre bourse et à nos chaînes de montre, épingles de cravates et autres menus suffraiges, et franchement nous aimons mieux cela. Cela nous permet au moins de respirer.
Et puis ce narcotique, cet ensommeillement de la victime, et, le monsieur dévalisé, cette fuite, cet évanouissement dans l'inconnu, dans le bleu du rêve et le noir de la nuit, c'est à la fois coquet et propre.
Ces dames au moins opèrent elles-mêmes. Plus d'ignobles souteneurs à l'horizon, à la haute casquette avachie sur les tempes, puant à la fois le vin des litres et la marée du ruisseau; plus d'associé, de complice, plus de tiers dans le tête-à-tête et plus de troisième larron.
Nous consentons à être dévalisés, mais pas au profit d'un autre: que la prostituée soit un peu voleuse, soit, cela va de soi, mais qu'elle cache un assassin dans son lit,
Dans son lit tiède encor du passant de la veille,
un assassin, sinon un argousin: certaines promiscuités nous dégoûtent et nous détestons le «part à trois»; le troisième invité est par trop hasardeux.
Enfin ces dames ont une excuse!
Par ces temps de bilans à courte échéance, la générosité des hommes subissant cruellement les contrecoups de la Bourse, le métier de belles de nuit, de verseuses d'oubli,—un mot charmant d'Armand Silvestre,—est soumis à de singuliers caprices: la rémunération est parfois douteuse. Il est des gens grossiers, des manants malappris qui une fois la coupe vidée, négligent de solder et de passer à la caisse. L'amour d'une pauvre fille peut être assimilé, en somme, à une séance de cabinet de lecture: le volume une fois lu, ou feuilleté, parcouru, il est bien juste de payer ce roman de vingt minutes, mettons parfois d'une heure (il en est quelquefois que l'on relit deux fois, on peut être en appétit). Eh bien! ce règlement, certains clients l'oublient.
Or, qu'ont fait les pauvres marchandes? Elles ont pris les devants en se payant d'avance; de peur d'être volées par leur clientèle, elles ont quelque peu dévalisé le client, «dupeur ou dupés, depuis bientôt mille ans qu'on crie à tout bout de champ que c'est là le train du monde» ces demoiselles ont opté pour le métier de dupeuses contre le sexe laid dupé.
Mais cueillir les bijoux d'abord, c'est étrangler le lapin d'avance, et nous sommes nous, quoique des plus modernes, de l'avis de nos pères en matière galante: