Ce fut le mot du souper et la mise au point de la fête.

V
LE SERPENT SOUS LES FLEURS

—Mme de Charmaille! Si j'ai connu cette intrigante? Mais je n'ai connu qu'elle! J'en ai surtout entendu parler, car j'ai toujours mis tous mes soins à éviter la dame. Je l'avais vue à l'œuvre, et j'étais édifié. J'ai, d'ailleurs, les préventions les plus injustes, je l'avoue, mais les plus justifiées aussi, contre toutes les Muses de petites revues et d'ateliers. Bas-bleus, conférencières, peintresses et sculpteuses, je mets tout cela dans le même sac. Pour moi, ce sont des dévoyées, donc des êtres dangereux en rupture, et, naturellement, en guerre avec la société. Toutes les armes leur sont bonnes pour triompher des circonstances; elles ont pour elles la plus grande des forces: celle de leur prétendue faiblesse.

—Diantre! vous n'êtes pas féministe, vous, faisait de Warden au monsieur à longue barbe poivre et sel qui venait de prendre la parole.

—C'est que j'ai été payé pour, répondait l'interpellé. J'ai été longtemps attaché au ministère des Beaux-Arts, et j'en ai décacheté de ces lettres de déclassées de l'ébauchoir et du pinceau, et j'en ai eu à recevoir et à éconduire de ces hardies quémandeuses dont la vocation artistique servait le plus souvent de trottoir, et je ne parle pas de ces pseudo-romancières dont la littérature eût fait rougir un singe; mais, parmi toutes ces aventurières de la plume et de la palette, c'est à la Charmaille qu'il faut donner la palme. Quelle comédienne et quelle maîtresse femme! Un tempérament d'avoué et une âme de plaideuse! Elle ne s'endormait pas sur le rôti, la blonde Mme de Charmaille. Elle eût remué le ciel pour en faire tomber une pièce de vingt francs.

—Mais elle avait des yeux d'étoile! ricanait le petit Baudran.

—D'étoile de ciel de lit! car je crois que peu de femmes ont couché autant qu'elle! Ah! pour des relations d'alcôve, elle en avait des relations!

Et de Warden tirait une longue bouffée de sa pipe.

—Oui, je me le suis laissé dire, reprenait l'ex-attaché au ministère des Beaux-Arts, car notez que je ne l'ai jamais reçue. Je ne me suis pas moins gardé d'aller chez elle, et pourtant ai-je été bombardé de ses invitations! Mme de Charmaille était la maîtresse de Nordinger, et cela m'était la meilleure des raisons. J'ai toujours eu l'horreur de ce peintre; sa facture veule et flasque, cette absence ou plutôt cette ignorance du dessin, m'ont toujours exaspéré comme une indélicatesse. Pourquoi s'obstiner à peindre ainsi, quand l'agriculture manque de bras? Exposer et courir les commandes, quand on commet de pareilles anatomies, pour moi c'est voler le pain d'autrui. Et notez que je suis du pays de Nordinger; nous avons même été élevés ensemble. Nous sommes tous les deux de Bayonne. Tout jeune encore, Nordinger, fils de famille et fortuné par les siens, faisait de la peinture et de la pire, de la peinture dite littéraire, celle dont les sujets, à emprunter à des chefs-d'œuvre d'imagination, tiennent lieu de tout, de ligne et de couleur. Il ne composait pas trop mal, car il a toujours eu le don de l'arrangement; mais quelle palette! Les mauves et les violets intransigeants faisaient de son atelier une succursale des usines de Javel: c'étaient des tons de produits chimiques, des nuances hostiles de précipités de laboratoire. A Bayonne, déjà, il avait un atelier. S'il s'était contenté d'être un amateur, on eût pu lui laisser ses illusions; mais il entendait se faire une place au soleil. Sa sœur, Mlle Emilie Nordinger, de dix ans plus âgée que lui, croyait passionnément à l'avenir de son frère. Elle s'y était sacrifiée toute, renonçant d'elle-même au mariage pour faciliter les débuts de Pierre à Paris. Nous respections tous sa pieuse illusion. Nordinger entrait donc aux Beaux-Arts. Elève de Bouguereau, il y devenait, en quelques mois, Pétrus Nordinger; Pierre ne suffisait plus à ses ambitions esthétiques. Mlle Nordinger était restée à Bayonne pour soigner les vieux parents. Tous les yeux de la famille étaient fixés vers Paris, Paris où s'évertuait son grand homme. Il y exposait des Andromèdes délivrées, d'après M. Ingres, et des Entrées de chevaliers à Jérusalem, d'après Eugène Delacroix. Pétrus n'était pas encore versé dans la peinture wagnérienne. Bien découplé, portant, soignée et parfumée, une belle barbe fourchue de dieu syrien, ayant la lèvre rouge et l'œil brillant des Basques, Nordinger plaisait aux femmes. La fille d'un gros marchand de couleurs de la rue Bonaparte crut à sa vocation. Nordinger l'épousa, et ce fut l'idylle au foyer, avec la naissance successive de deux enfants. Mme Nordinger était délicate; elle manquait rester au premier accouchement et demeurait estropiée au second; elle traînait pendant quelque temps, et, quatre ans après ses couches, malgré une opération d'Echergovine, le grand chirurgien russe, s'éteignait à Asnières. Elle avait vingt-huit ans.

Pétrus demeurait seul avec deux enfants, une fille de sept ans et un garçon de quatre: Marthe et Marcel. Mlle Nordinger (les vieux parents étaient morts) venait tenir le ménage de son frère. Elle quittait Bayonne, où elle s'étiolait dans la maison familiale, loin de son adoré grand homme, trop heureuse d'envoyer ses économies au jeune couple, mais retenue par la crainte de le troubler. Elle accourut aux obsèques de sa belle-sœur comme à une délivrance, bénissant peut-être (et Mlle Nordinger était bonne) cette mort qui la rapprochait de sa nièce et de son neveu. Et avec une sorte de passion farouche elle se consacrait au veuf et aux orphelins.