C'est vous dire si, dix ans de ma vie, j'ai été obsédé par les Nordinger, père, mère et fille, et sollicité par les miens eux-mêmes, et prié par toutes nos relations de pousser le grand peintre bayonnais! M'en demanda-t-on des démarches et des articles! J'écrivais alors aux Débats, à la Revue Bleue, puis au Temps. Je n'en fis jamais rien, malgré nos souvenirs communs d'enfance, et cela me brouillait même avec pas mal de gens de Bayonne. Je considérais Pétrus comme un voleur de renommée. Je n'admettrai jamais que la fortune et les relations remplacent le talent; je n'ai jamais sacrifié ma conscience à la camaraderie, et j'y ai gagné les joies d'une solitude, pis, d'un isolement qui est pour moi la preuve de mon indépendance. Et quel réconfort aux heures de découragement! Je résistai même aux démarches de la vieille Mlle Nordinger, et Dieu sait si la vieille fille était touchante!

—Quelle profession de foi! nous exclamions-nous en chœur.

—Mais ce Monpayrac est un apôtre! renchérissait le petit Baudran.

Le critique souriait.

—Aussi vous jugez comment j'accueillis les tentatives d'approche de Mme de Charmaille, quand cette intrigante eût mis dehors cette pauvre Mlle Nordinger et se fût installée en conquérante dans l'atelier d'Asnières. Je connaissais la dame de longue date. Il y avait dix ans que je subissais ses assauts et ses attaques, ses demandes de subsides, de recommandations et d'articles pour elle ou les jeunes hommes chevelus dont elle pastichait la prose et dévorait la jeunesse et les maigres pensions venues de la province, tout en les protégeant. J'avais été précieusement documenté sur elle, et mes tuyaux se renforçaient d'une prévention instinctive contre sa personne physique. J'ai l'horreur des êtres noués, de tout ce qui peut rappeler une difformité ou un estropiement. Malgré sa très jolie tête et sa chevelure admirable, Mme de Charmaille m'a toujours fait l'effet d'une naine. Je l'avais assez entrevue dans les couloirs de premières pour redouter, comme une approche malfaisante, le contact de ce petit corps malingre et sursautant, d'une agilité effarante au milieu de toute cette foule, où sa courte personne se faufilait, courait, abordant l'un, agrippant l'autre, toujours affairée et saluant. Elle m'était même répulsive, cette espèce d'araignée-crabe à tête de Méduse, avec sa bouche expressive et ses larges yeux implorants. Un effronté maquillage ajoutait encore à l'expression vraiment inoubliable de ce visage. Les cheveux d'un or violent, les lèvres outrageusement peintes, les yeux bleuis, comme trempés d'outremer, lui faisaient à la fois une tête de noyée, de goule et de sirène. On se représente assez ainsi, dans l'écume des vagues, les têtes tournoyantes, aux yeux hallucinants et fixes, de Charybde et de Scylla, Charybde et Scylla, les Néréides meurtrières des gouffres siciliens. Ce charme morbide devait plaire à l'imaginatif qu'était Pétrus.

Il ne lui plût que trop. En effet, de tous côtés il me revenait bientôt des échos des fêtes données par Mme de Charmaille dans l'atelier d'Asnières: fêtes moyenâgeuses, fêtes païennes, fêtes scandinaves, où l'aventurière apparaissait successivement sous les traits d'Agnès Sorel, de Poppée, de Thaïs et de Frida. La peinture de Nordinger se ressentait de cette influence. Ce n'étaient plus que des filles-fleurs, des sirènes, des ondines, et tout le méli-mélo de la mythologie du Rhin: Mme de Charmaille se retrouvait dans toutes les héroïnes. Du coup, ce malheureux Nordinger se voyait fermer le Salon; sa peinture était devenue tout à fait exécrable. Il était une des gloires de la Rose-Croix. Quant aux deux enfants, Marthe et Marcel, la Charmaille les avait affublés de je ne sais quels noms ridicules et bizarres et les promenait par le monde, chamarrés d'oripeaux comme deux petits chiens savants. Pendant quatre ans, les deux orphelins firent sensation à tous les vernissages; la foule s'ameutait sur leur passage, à la grande joie de cet imbécile de Nordinger, et cela jusqu'au jour où le peintre mourait d'un ramollissement du cerveau.

La Charmaille avait mis quatre ans à vider et à tuer le pauvre homme. C'était fatal: on ne vit pas avec une goule. Dans la maison d'Asnières, ce fut la débâcle. Le capital de Nordinger, entamé par sa maîtresse, filait par toutes les brèches. Mlle Emilie Nordinger, prévenue par un ami de la famille, arrivait à temps pour sauver les débris de la fortune et arracher son neveu et sa nièce aux griffes de la créature. La Charmaille ne voulait pas les lâcher; elle entendait jouer des orphelins comme elle avait joué du père. Mlle Nordinger eut toutes les peines du monde à la mettre dehors; elle trouvait, d'ailleurs, la moitié de l'atelier déménagé et les meubles du veuf disparus, vendus ou enlevés! Mme de Charmaille n'avait pas perdu de temps.

Ces détails, Mlle Nordinger, elle-même, me les confirmait à l'un de mes voyages à Bayonne. Elle me disait bien autre chose, la pauvre vieille fille au cœur ulcéré, et de terribles choses sur l'éducation donnée par cette femme à sa nièce, la petite fille (elle n'avait pas quatorze ans), déjà contaminée par l'exemple et empoisonnée de pernicieux conseils. L'enfant lui était revenue les cheveux teints au henné, habituée aux maquillages, initiée aux plus étranges raffinements de toilette, et déjà dressée aux œillades et aux manèges de la pire coquetterie vis-à-vis des hommes. Qu'est-ce que cette femme eût fait de sa nièce, si son frère avait vécu? En vérité, pour ses enfants, le peintre était mort à temps.

Qu'y avait-il de vrai dans les allégations de la vieille fille? Je faisais la part de sa rancune et de ses anciens ressentiments, et pourtant, quand je rapprochais ces propos d'une assez curieuse rencontre que j'avais faite de Mme de Charmaille et de la petite Nordinger chez Eberstein, le grand critique d'art allemand, je ne pouvais m'empêcher de faire des réflexions bizarres.

Eberstein (il est mort maintenant) avait (si doué qu'il fût, car c'était un grand cerveau) la réputation d'aimer les primeurs. Aussi fus-je très désagréablement surpris, lors d'une de mes visites chez lui, d'y trouver la Charmaille maquillée, attifée selon son habitude, mais accompagnée, en plus, d'une toute jeune fille, presque une enfant, sinon jolie, du moins étrange avec sa chevelure ébouriffée, sa fraîcheur puérile et ses yeux trop éclatants. Etait-ce la petite Nordinger? Je n'en sais rien, car la Charmaille ne me la présenta pas. Elle était venue là pour solliciter d'Eberstein son appui auprès du directeur des beaux-arts de Berlin, afin que le Musée achetât le dernier tableau de Nordinger. Elle se levait à mon entrée (elle me savait hostile), et Eberstein l'accompagnait dans l'antichambre. La Charmaille devait avoir quelque chose à lui dire, car c'est sur un coup d'œil impérieux de la créature que le vieux critique l'avait suivie. Cette sortie m'intriguait; j'eus la faiblesse de tendre l'oreille un peu plus que je ne l'aurais dû. On discutait dans l'antichambre, à voix basse, mais assez vivement; il était question d'argent: «Il m'en faut! il m'en faut! stridait la voix de Mme de Charmaille, devenue âpre; donnez, ou je parlerai». Eberstein rentrait en traînant la jambe, allait à son secrétaire et y prenait cinq cents francs. «Ils sont très gênés, me disait-il d'un air contrit; il faut bien leur venir en aide». Il revenait presque aussitôt. Mme de Charmaille avait consenti à partir. Tirez la conclusion vous-mêmes.