La musique valait les paroles; elle était, la musique, de Maxime Aubry, le plus talentueux et le plus morne aussi des musiciens de l'avenir. La salle croulait en applaudissements; on faisait une ovation à la Psyché mystique des trois lampes d'or et à la géniale maîtresse de maison, qui les avait allumées.

A quelque temps de là, je fus invité chez Marion Durmer. Un grand financier, qui lui voulait du bien, venait de l'installer dans un petit hôtel, à Passy; on y pendait la crémaillère, et un public trié sur le volet, était convié à y venir applaudir l'artiste dans ses nouvelles créations. Elle les lancerait ensuite sur une des grandes scènes musicales de Paris.

Je n'allai pas à cette soirée de loyal essai. Si jolie que m'eût paru l'exécutante, je répugnais à retourner dans les limbes: j'ai l'horreur de cet art embryonnaire et larveux. D'ailleurs, les feuilles du lendemain donnèrent par le menu le détail de la fête: Mlle Durmer avait dérangé la critique, les soiristes aussi avaient été conviés. Il n'était bruit dans les feuilles que du goût et de l'arrangement merveilleux du petit hôtel de Passy; Marion avait officié dans la chambre, reconstituée meuble par meuble, de sainte Ursule, d'après la fresque du Carpaccio; il y avait même dans cette chambre la double petite fenêtre ronde à vitraux hexagones, avec le pot de basilic sur le rebord.

Mlle Durmer avait chanté, debout, sur un oranger en caisse, naturellement: on remarquait aussi dans cet appartement préraphaélite un agneau blanc, comme celui de saint Jean, couché sur un coussin de velours bleu-ciel, et, sur la cheminée, une énorme boule de verre bleu, où tournoyaient des poissons rouges; l'appartement était d'ailleurs rempli de ces sortes d'aquariums. L'artiste avait chanté divinement. La mise en scène et la réclame avaient été miraculeusement organisées; j'y reconnaissais la main de Mme de Charmaille, et cependant Marion Durmer ne débutait pas. Je la croisai pendant quelque temps dans des couloirs de premières, ses beaux cheveux noirs répandus en nappes sombres sur des corsages florentins à manches bouffantes, et fantastiquement coiffée de béguins de perles ou de petits hennins. Mme de Charmaille trottait toujours dans son ombre. Et puis je perdis de vue la belle fille: Marion Durmer avait quitté Paris.

Je la retrouvai, deux ans plus tard, à Bruxelles; elle était en vedette sur l'affiche du théâtre du Parc et jouait la Périchole. Marion Durmer dans de l'Offenbach! Quelle déchéance, quels avatars et quelles vicissitudes avaient pu la conduire là? Je pris un fauteuil et l'applaudis à tout rompre: la statue hiératique était devenue la Marion Durmer que vous savez, que nous aimons tous; de la vie, de la joie, de la santé et de l'esprit surtout, de l'esprit français et de la grâce bien parisienne!

Je fus la saluer dans sa loge. Elle m'accueillit par un franc éclat de rire et, me tendant les deux mains:

—Oui, c'est moi; vous n'en revenez pas, n'est-ce pas? vous n'en croyez pas vos oreilles. Ah! je l'ai échappé belle! quel cauchemar! Vous souvenez-vous de l'atelier Nordinger et de Mme de Charmaille? Oh! elle avait su me prendre et me domestiquer, celle-là! j'étais bien sa proie et sa chose, et puis, un jour, les écailles me sont tombées des yeux. Un matin plutôt, tout le voile s'est déchiré du haut en bas, le fameux voile, et cela à propos des deux enfants, ces deux pauvres petits êtres si comiquement appelés Blismode et Corydon.

Vous savez combien Mme de Charmaille en jouait, des deux petits Nordinger, quelles effusions, quels baisers et quelles caresses elle leur prodiguait en public, et toute sa mise en scène de tendresse et de dévouement!

Or, un matin, à la suite d'une proposition de manager, je m'en vais étourdiment à Asnières; je ne faisais rien, alors, sans consulter Mme de Charmaille. Je débarque à la gare et prends le chemin de l'atelier. La domestique, sortie, avait laissé la porte ouverte. Je monte comme dans un moulin et, dans le hall aux fresques que vous savez, je trouve Blismode et Corydon à genoux, tous les deux, sur le plancher et le lavant à grande eau avec des brosses et du savon noir; oui, tels quels, les deux pauvres petits, à peine vêtus, pieds nus et jambes nues pour ne pas se salir, et grelottant tous deux dans ce vaste atelier aux châssis grands ouverts! nous étions en décembre. Je m'arrêtai sur le seuil, effarée. Les deux enfants, eux, s'étaient mis debout et se taisaient, le cœur gros, prêts à fondre en larmes, évidemment terrifiés.

—«Où est Mme de Charmaille?» trouvai-je enfin la force de leur dire; mais eux ne trouvaient pas de voix. Ce fut une minute de silence atroce, où la misère et le faux luxe de cet atelier (je ne l'avais jamais vu que le soir), m'apparurent subitement, lamentables. Tout à coup, la voix de la Charmaille éclatait, mais une voix que je ne lui connaissais pas, canaille, éraillée, comme étranglée de fureur: «Hé, petits gueux, pestailles que vous êtes! je ne vous entends plus frotter, gare à vous si je me lève!» et, dans le même instant, une porte s'étant ouverte, Mme de Charmaille s'encadrait dans l'embrasure. Les deux enfants étaient retombés à genoux sur le plancher mouillé.