Mme de Charmaille se trouvait en chemise avec un peignoir de flanelle rouge, jeté en hâte sur sa nudité: «Ah! c'est vous, chère amie; entrez donc, je suis à vous». Moi je ne pouvais bouger. Dépoitraillée, dépeignée, la racine de ses cheveux révélée brune sous l'or jaune de la teinture, Mme de Charmaille venait de m'apparaître telle qu'elle était: les yeux capotés, le teint bis, la bouche molle et la gorge aussi, dans la dévastation d'une quarantaine orageuse et mûrie par le pire passé. Secoué par sa haine et sa fureur contre les deux pauvres petits êtres, son masque était tombé. Dans sa stupeur de se voir surprise, Mme de Charmaille ne pouvait retrouver ni la caresse de son regard, ni la séduction de son sourire, elle n'arrivait qu'à grimacer; l'intrigante et la mégère venaient de se révéler, hideuses, à mon effroi.

Je reculai, gagnai la porte et la refermai sur moi; cinq minutes après, je reprenais le train, et au bout de huit jours, je signais avec un autre manager.

C'est ainsi que je suis devenue chanteuse d'opérette: le voile s'était déchiré.

VII
L'ENVERS DE LA GLOIRE

Il ne faudrait pas croire qu'il n'y a que des empoisonneurs.

La littérature compte autre chose que des criminels; la plus innocente peut faire des victimes. Il y a des empoisonnés qui s'intoxiquent eux-mêmes. Ils naissent mûrs pour le microbe.

La preuve en est dans l'aventure arrivée à Charles de Saint-Yriex.

Vous connaissez tous Saint-Yriex et son théâtre?

Dieu sait s'il est honnête! Dans les six drames qu'il promène depuis dix ans à travers le monde et qui lui rapportent, bon an, mal an, deux cent mille francs, aucune de ses héroïnes n'a une tache; toutes sont persécutées, angéliques et pures, l'adultère (et Saint-Yriex est quelquefois forcé de subir l'adultère dans ses drames historiques), l'adultère y est toujours laissé au troisième plan. Jamais un mauvais instinct n'apparaît comme déterminant dans aucun drame. Dans sa Fornarina, la seule pièce où il ait mis en scène une courtisane, la maîtresse de Raphaël est montrée plus sublime et plus pure dans son repentir que Marie de Magdala elle-même. Charles de Saint-Yriex est le dernier chantre de l'idéal. Il est à la fois héroïque, romantique, picaresque; car il a même la notion du comique. Ibsénien, révolutionnaire et dantesque, mais toujours moral, il a fait pleurer Tamerlan sur les champs de bataille, devant les monceaux de morts et de blessés râlants; des crépuscules de colère saignent dans des cieux d'incendie au-dessus des poings levés et des bras tendus des cadavres ressuscités pour invectiver la luxure des reines et l'ambition des rois; il passe dans toutes ses pièces un souffle de justice, d'indignation et de pitié qui en fait vibrer magnifiquement toutes les ficelles; le même vent sublime gonfle démesurément la baudruche des mauvais vers, mais baudruche et ficelles n'en émeuvent pas moins profondément le public. Le public de Saint-Yriex est bien trop malin pour se heurter. Il excelle à rajeunir tous les trucs devant lesquels, selon une esthétique établie, doit s'émouvoir notre sensibilité; c'est avant tout l'homme de la mise au point. Grandiloquent à la manière de Victor Hugo, il a, comme lui, l'image, la métaphore et l'épithète; il est le seul qui ait osé, après lui, emboucher la trompette de la renommée; mais cette trompette, est une trompette d'enfant. Sur ses six drames, dans trois il a campé la figure de Napoléon Ier, et c'est toujours le petit Caporal, les autres fantômes évoqués à la scène! Papes ou empereurs, souverains de légendes ou d'histoires, peintres ou courtisanes: Saint-Yriex en a toujours fait des marionnettes. Ainsi, réduits, ils vont toujours sûrement à l'intelligence du public: trop d'humanité effarerait; la convention rassure. De Saint-Yriex ne domine pas. Il est au niveau de son siècle; il est le seul qui fasse encore accepter une tirade.

Charles de Saint-Yriex est marié et bon père de famille.