Associé à une charmante femme, attelée de toutes ses forces à la gloire de son mari, il a eu, en temps utile, un hôtel à Paris, des dîners et des réceptions suivies; à sa table très ouverte ont défilé toute la critique et toute la presse, quelques hommes politiques aussi; Saint-Yriex sut, tour à tour, obliger les uns et les autres. Puis un peu débordé par la demande, il se découvrit, un jour, la fâcheuse neurasthénie qui exige de la solitude, un grand calme et des soins, et ce fut l'époque des villégiatures; le ménage s'installa aux environs de Paris. Installation somptueuse dans un château historique, dont les feuilles mondaines publièrent l'état des lieux, et les illustrés les reproductions.

Le château, pas trop loin des directeurs de théâtres et assez distant, néanmoins, d'une station pour faire hésiter les amis en quête d'un dîner ou d'un louis, garda les Saint-Yriex pendant trois ans. Alors l'écrivain, tout à fait lancé, les traités signés avec les directeurs de Paris et de l'étranger, et la neurasthénie augmentant, le ménage s'exilait tout à fait, et gagnait le Midi, cette Riviera de fièvre ou de grand calme, de solitude ou de mouvement, au gré de ses hôtes, qui, depuis quelques années, est devenu le sûr refuge de tant d'autres écrivains.

De Saint-Raphaël, où s'était fixé le ménage, Mme Charles de Saint-Yriex continua de communiquer aux journaux quelques bulletins de santé, juste ce qu'il fallut pour tenir en éveil la curiosité du public, et Saint-Yriex renonça à toutes les petites excentricités nécessaires au lancement d'une réputation pour se consacrer tout entier au travail.

La baignoire de Mme de Pompadour qu'il avait fait installer à Montmorency, dans son parc, où il se plongeait dans une eau semée de feuilles de roses, les six paons blancs dont il s'était fait le berger sur les pelouses de Flamarande et qu'il menait paître lui-même, vêtu de soie zinzolin et armé d'une houlette enrubannée comme un Tircis de pastorale, les vingt-sept bagues sardoines et péridots, béryls et chrysoprases, opales et saphirs jaunes, toutes baptisées du nom d'un de ses héros, fabuleux écrin d'un rajah de Mysore et son européenne collection de cravates, tout cela tomba dans le domaine de la légende, et il n'y eut que les toutes petites revues de la province pour en parler encore.

Le soleil du Midi avait complètement guéri la neurasthénie du grand homme. Saint-Yriex fit même enlever ses photographies en vente de la devanture des marchands. Définitivement installé dans la gloire, de tant d'enfantillages, bien pardonnables chez un tel cerveau, il ne garda que l'innocente manie d'écrire ses lettres à l'encre verte sur papier mauve et de les sabler de poudre d'or.

Mais Saint-Yriex, tout à fait assagi et devenu même très prudent durant les courts séjours nécessités à Paris par ses répétitions et ses affaires, se garda bien dorénavant de descendre chez lui.

Il laissait sa femme, associée fidèle et dévouée, rouvrir l'hôtel de la rue Bassano, et y éconduire le flot montant des visiteurs. A peine signalé à Paris, Saint-Yriex était assailli de toutes parts par des gens de toutes sortes: cabotins en quête d'un rôle, reporters, éditeurs, managers, et quémandeurs. La consigne était donnée: M. Charles de Saint-Yriex était toujours sorti. Mme Saint-Yriex, manégée par expérience, faisait un choix et recevait qui on devait recevoir. Une fois par semaine, les Saint-Yriex donnaient un dîner, rue Bassano, auquel le grand homme assistait, liquidant ce soir-là une fournée d'amis et connaissances; le reste du temps, madame, en voiture, faisait des visites et entretenait les relations. Saint-Yriex terré, lui, dans quelques grands caravansérails modernes: Elysée-Palace, Palais d'Orsay ou Continental, échappait aux importuns et expédiait tranquillement ses affaires de théâtre et d'édition; l'hôtel où il était descendu, demeurait un mystère. Son éditeur seul et quelques directeurs en avaient l'adresse et de cette ombre épaissie à plaisir autour de sa retraite, de cet incognito gardé, le prestige de l'écrivain s'augmentait encore, puissant parce qu'invisible, plus désirable et plus convoité, parce que plus lointain dans cette atmosphère voulue de sanctuaire.

A son dernier voyage à Paris, Saint-Yriex était donc descendu au d'Orsay. Un soir qu'il y dînait seul dans la salle du restaurant, heureux d'avoir esquivé un dîner de famille où sa femme était allée le remplacer (il était près de huit heures), un des maîtres d'hôtel venait le prévenir qu'une dame était là, dans le hall, demandant à le voir. La dame même insistait, car on avait répondu qu'il était à table.

—Mais, je n'attends personne, maugréait le grand homme. Personne. Cette dame n'a pas dit son nom? Que veut-elle?

Le maître d'hôtel s'éclipsait, puis revenait presque aussitôt: