—Ce n'est pas ici une maison centrale, plaisantait finement M. Sœur.

—Mais alors, elle a menti, effrontément menti! Ah! la petite coquine! Ah! elle est toujours ici, vous me sauvez la vie.

Et, devant l'ahurissement des trois associés, l'écrivain se décidait enfin à raconter son aventure. Descendu au Palais d'Orsay pour échapper aux importuns et aux quémandeurs, tandis que Mme de Saint-Yriex et les enfants avaient rouvert l'hôtel de la rue Bassano, samedi soir, au moment où il allait se mettre à table, on était venu le prévenir au restaurant qu'une dame insistait fort et demandait à lui parler. Cette dame était une employée de la maison Gérard, Hermeline et Sœur et venait pour Mme de Saint-Yriex. Il avait cru qu'il s'agissait d'une facture et s'était levé en maugréant.

Dans le vestibule, il s'était trouvé devant Mlle Fanny Marlay, qu'il n'avait jamais vue. Balbutiante, en proie à un trouble extrême, la jeune fille lui avait donné, pour expliquer sa présence à l'hôtel, je ne sais quel prétexte d'adresse oubliée et de corsage à remettre et, comme il la congédiait, elle l'avait supplié, presque défaillante, de vouloir bien lui accorder une minute d'entretien particulier. Il y avait consenti avec une vague méfiance, pressentant un vent de folie dans tout cela. Dans le salon de l'hôtel, alors vidé par le dîner, Fanny Marlay, avec des sanglots et des larmes, était tombée dans ses bras, et ç'avait été, avec des spasmes et des râles, la scène prévue et trop connue, hélas! des premiers aveux, la crise d'hystérie dont il avait été tant de fois témoin chez des victimes du Poison Littéraire, jeunes filles (et quelques vieilles femmes aussi) qu'a détraquées la fièvre de leurs lectures, demandes de photographies, de dédicaces, d'entrevues et de rendez-vous et toute la séquelle des requêtes amoureuses dont ce genre de femmes harcèle et poursuit, dévotes, la chasteté des prêtres et, mondaines, l'activité recueillie des écrivains et des artistes—sans le moindre souci de déranger leur existence.

Abasourdi, épouvanté, dans l'angoisse d'être surpris dans ce salon d'hôtel avec cette jeune fille entre les bras, il s'était résigné à quelques caresses pour la calmer et, pour se débarrasser d'elle, avait consenti à lui donner rendez-vous: il la reverrait le lundi à cinq heures. Fanny Marlay était partie, transfigurée, le ciel dans les yeux.

Mais lui était bien décidé à ne jamais la revoir; il n'avait que faire d'encombrer sa vie d'homme marié et d'écrivain de la passion d'une midinette; ses heures étaient prises, que diable! Son secrétaire allant justement le lendemain à Saint-Germain, il datait de Saint-Germain une lettre à la jeune fille et priait ledit secrétaire de la jeter à la poste en arrivant à la gare.

Dans cette lettre, il disait à Mlle Fanny Marlay que, forcé d'accompagner sa femme et ses enfants à Saint-Germain, chez des amis, il y serait retenu toute la semaine, qu'elle n'eût donc pas à se déranger le lendemain, qu'il la préviendrait dès son retour à Paris. Il terminait par des conseils paternels l'engageant à se guérir au plus vite de sa folie passionnelle et littéraire surtout.

Le soir même, une lettre extasiée et deux pneus du mannequin, écrits dans l'enthousiasme délirant de la visite de la veille, lui prouvaient combien il avait été sage de simuler un départ: la midinette était au septième ciel, elle nageait dans la béatitude des visionnaires en hypnose mystique; elle se comparait à la fois à sainte Thérèse possédée par Jésus et à Claudine aimée par Renaud: ses lectures lui sortaient par tous les pores.

Le lendemain, quoi qu'il eût décommandé cette petite passionnée, il jugeait prudent de s'absenter toute la journée et de ne rentrer au d'Orsay qu'à huit heures.

Fanny Marlay était bien capable de venir s'assurer de son absence. Il avait deviné juste. A l'hôtel, on lui disait que la jeune fille était revenue et l'avait attendu quatre heures d'horloge dans sa chambre. Elle n'était partie qu'à sept heures.