Dans l'atelier de la comédienne, Mme Evrard appuyait sur le commutateur; la solitude d'un vaste hall meublé de divans et de peaux d'ours s'illuminait dans le désordre un peu convenu de touffes de palmiers et de chevalets, tous chargés d'un portrait de la dame de céans. Clotilde détachait un tambourin vierge d'une collection pendue aux murs et m'installait devant une table.
Elle était demeurée debout derrière moi, attendant l'inspiration. Je ne trouvais rien, très ému par sa présence, par son silence aussi. Il y eut une minute dangereuse. D'en bas, des bouffées de valses et des éclats de rire montaient par la porte entr'ouverte. Je me retournai vers mon guide et regardai Clotilde de bas en haut; elle sourit. Une main, la sienne cette fois, se posait sur mon épaule, et son sourire se penchait sur le mien; nos deux bouches se touchèrent, se prirent, se confondirent. Je m'étais levé, vibrant, dressé comme un ressort; nous nous étreignîmes d'un même mouvement instinctif, et, les lèvres agrafées aux lèvres, nous buvant l'âme l'un à l'autre, nous roulâmes sur les peaux d'ours.
—Vous auriez pu fermer la porte ou tourner le commutateur! Quels enfants vous faites!
C'était Marcelle. Inquiète de notre absence, elle venait de nous surprendre prolongeant encore nos caresses et nos baisers. Clotilde s'était relevée, réparant son désordre.
—Allons, je ne suis pas jalouse. Et vous? vous n'avez rien écrit, naturellement!… Mais c'est encore un beau poème!
Quelle charmante femme que cette Marcelle, et quelle délicieuse et spontanée créature que cette petite Clotilde, avec ses élans de petite fille, sa tendresse instinctive et irraisonnée d'enfant!
J'en emportai un inoubliable souvenir. Je ne devais la revoir que dix ans après, justement à une représentation de l'Œuvre. C'est à peine si je la reconnus, dans la longue femme émaciée, aux yeux agrandis et cernés de kohl dans une face de morte, que je croisai dans les couloirs. Elle vint d'elle-même à moi. Son joli visage, envahi de bandeaux bouffants d'un or violent et factice, s'animait d'un sourire vorace et d'un étrange regard. Elle me parut amaigrie, d'une maigreur voulue qu'exagérait encore une espèce de tea gone en drap gris imprimé de larges noirs, à la ferronnière, en plus, qui lui barrait le front d'une larme d'opale. C'était la sinuosité ophidienne de la Mélusine de Dampt. Clotilde me serrait la main et me quittait pour rentrer dans une avant-scène; elle l'occupait avec deux femmes, spectres romantiques dans son genre, et trois hommes chevelus en redingote de velours noir.
Je n'avais fait qu'échanger deux mots avec Clotilde; mais, dans ces deux mots, Mme Evrard m'avait donné rendez-vous pour le lendemain, à Nogent. Elle habitait Nogent, maintenant; elle était la Muse et le modèle de Joë Macphermore, le poète irlandais, à ses moments perdus sculpteur et cirier d'art. C'est elle qui lui avait posé sa Tête de Méduse, refusée, naturellement, par l'imbécillité du jury, au dernier Salon du Champ de Mars. Elle était toute dévouée au grand artiste qu'était Macphermore, malgré les vingt ans qu'il avait de plus qu'elle. Depuis longtemps elle avait lâché Evrard. Mais, surtout, que je ne manquasse pas de l'aller voir le lendemain à Nogent. Le cirier serait à Paris.
J'y allais plus par curiosité que par désir, je vous l'avoue, effaré d'avance par tout ce que je devinais d'artificiel, de voulu et de malsain dans cet intérieur d'esthète et de poète-sculpteur. Macphermore habitait un petit cottage dans l'île de Beauté. C'était un home d'une déplorable banalité dans sa prétention artiste, et dont d'admirables vitraux (admirables parce qu'anciens) dissimulaient mal la misère. Clotilde me reçut dans un retiro tendu de toile à voile, orné d'une frise de roses et de têtes de mort: des empâtements de cire de couleur jetés là par son esthète. Des chardons bleus de dunes, et ces légers feuillages de nacre dits monnaie du pape, jaillissaient de grosses poteries vernissées posées dans tous les coins. A part cela, aucun meuble, si ce n'est un large divan encombré de coussins en velours liberty. Clotilde m'y attendait, vautrée dans les plis jaunes et verts d'un peignoir. Il régnait, dans cet antre, une odeur d'encens, de benjoin et de moisi. C'est à peine si je voyais Clotilde; elle avait gardé dans son nouvel avatar le spontané de sa décision de jadis. J'entrai. Elle m'attirait à elle, me nouait les bras autour du cou et me faisait trébucher parmi les coussins. Nos bouches se reprirent; mais, tout à coup, je ne sais quoi de froid et de résistant se mêlait à nos baisers. C'était, sur mes dents, un heurt de perles dures; un goût de métal empoisonnait ma bouche, et je manquais de m'étrangler. Clotilde voyait mon trouble.
—Ne t'effraie pas, me disait-elle; c'est mon chapelet que je tiens entre mes dents et que je mêle à nos caresses. Le sacrilège, vois-tu, pimente le plaisir!