Marcelle recevait dans un austère et vaste salon tout en boiseries de chêne clair copiées, on eût dit, sur le parloir de quelque chapitre de Dames nobles; les plus beaux groupes de Saxe et quelques Nattier signés complétaient l'illusion. Il y avait foule, ce soir-là, chez la maîtresse du duc de Chenonceaux. Parmi les très jolies femmes, très jolies et très décolletées, dont les épaules et les seins nus animaient le rez-de-chaussée du petit hôtel de la favorite, celle qui, à peine entrevue, me captiva de suite et retint toute la soirée mon attention un peu émue, fut Clotilde Evrard.

Son grand charme était sa jeunesse: ses dix-huit ans, l'éclat d'une chair rose et blonde, la limpidité des yeux frais comme des fleurs, la gracilité même de sa nuque et ses bras comme vermillonnés aux coudes (encore un peu pointus, les coudes), lui donnaient une saveur incomparable au milieu de toutes ces beautés savantes et de tout ce luxe de haute galanterie, où le piment de la parure s'exhalait dans le ferment des fards. Clotilde Evrard avait, en plus, la séduction d'une voix limpide et chantante, une voix de source, la source dont ses prunelles d'eau bleue avaient aussi la fraîcheur. Vêtue d'une simple robe de gaze verte, sans un bijou, une guirlande d'églantine jetée d'une épaule à l'autre en sautoir: en vérité, la plus délicieuse créature.

C'était la femme d'un explorateur, parti la veille pour le Siam. En partant, ce mari avisé avait confié Clotilde à Marcelle Blondin; la comédienne avait pris sous sa protection cette candeur; elle en faisait les hommages à ses amis avec une pointe de malice, affriolant les désirs des hommes et envenimant la vanité des femmes au spectacle de tant de jeunesse. Mme Evrard demeurait boulevard Pereire. Lectrice, pupille, dame de compagnie ou amie d'un ordre intime? Toujours est-il que l'artiste affectait vis-à-vis de la jeune femme des attitudes et des gestes de grande sœur; elle ne la quittait pas d'une seconde et évoluait, parmi ses invités, un bras passé autour de la taille de Clotilde, en la couvant du plus câlinant regard.

—M. Claude Vigant, un poète. Je vous ferai lire ses vers, Clotilde; c'est un garçon qui promet; ses héroïnes vous ressemblent.

Et cela avait été ma présentation à la jeune femme de l'explorateur.

Mes yeux la suivirent toute la soirée. Vers minuit, au moment du souper par petites tables, une mignonne main se posait sur mon épaule et m'arrêtait au passage:

—Monsieur Claude Vigant, je ne vous tiens pas quitte: il me faut mon autographe. Vous avez bien, pour moi, quelques vers?

Je m'inclinai devant la comédienne. Alors, elle, avec un fin sourire:

—Clotilde, que voici, va vous conduire. Vous trouverez dans mon atelier, au premier, tout ce qu'il faut pour écrire. Ici, il n'y a rien. Je veux de vous au moins un quatrain et une belle signature pour ma collection de tambourins. (C'était la grande mode d'alors; les tambourins remplaçaient l'album; les dessinateurs y laissaient un croquis, les peintres un lavis d'aquarelle, poètes et prosateurs des lambeaux de phrases et de vers). Allez, Clotilde, je vous confie monsieur. Et ne soyez pas longtemps.

Je ne me le faisais pas dire deux fois. Je m'engouffrais derrière un tumulte soyeux de jupes et de dessous de gaze; deux jambes frêles, nacrées par les bas de soie, montaient allègrement devant moi.