Pierre Delzance, se levant de son siège, allait s'accouder à la cheminée et inconsciemment, car Pierre est un garçon très simple, y prenait la pose accoutumée des messieurs faiseurs de conférences.
—Vous souvenez-vous du public qu'y attiraient les pièces d'Otway et d'Henrick Ibsen, la Dame de la Mer, Solness le constructeur, Peer Gynt et Venise sauvée, dans laquelle Lina Munte créa une si impériale courtisane?
C'était dans la pénombre de la salle à peine éclairée, une assistance qu'on eût dit, vraiment, échappée du Sabbat, faces hâves et pâles dévorées par des bandeaux d'un noir de jais et d'un roux électrique, et, comme des trous dans ces pâleurs, des yeux pochés, vulgairement au beurre noir, tant ils étaient soulignés de kohl. Vous rappellerai-je les toilettes? Une descente de la Courtille ou une montée de bal des Quat'z-Arts! toutes les toques Renaissance à créneaux, tous les bérets de velours de la Fornarina, tous les hennins, tous les escoffions, tous les béguins de perles et de turquoises, toute la défroque des musées d'Allemagne et d'Italie échouée du fond des siècles sur les museaux de rats et les petites têtes de poules des maîtresses d'esthètes, et, chose parfois curieuse, tous les bijoux préhistoriques du Musée de Cluny, retrouvés dans la poubelle du chiffonnier du coin!
La Salomé, d'Oscar Wilde, renforçait la légion; ce monde d'aquarium et de limbes s'illuminait soudain d'apparitions mondaines. Ce furent des princesses américaines épousées, avides de peupler le vide de leurs ateliers un peu dédaignés du Faubourg, et puis des comtesses fraîches émoulues de la finance et toutes, en vue d'une sûre réclame, atteintes d'un fétichisme clamé et proclamé à tous les échos de la ville. L'une était amoureuse des grenouilles, l'autre des chauves-souris, la troisième d'un animal plus répugnant encore et toutes l'arboraient implacablement dans leurs toilettes et dans leurs mobiliers. Ce furent la marquise à l'iris noir, la comtesse au crapaud jaune, la baronne à la rose verte et la banquière aux saphirs roses. Toutes étaient mélomanes, et monomanes.
Ces rencontres du monde avec les fervents de l'Œuvre donnaient naissance à quelques romans à clef; tous les amis des belles ulcérées brandirent leurs plumes et vengèrent d'une épithète impérissable ou d'un mot de génie l'involontaire injure faite à leur Simonetta, à leur Godelive et à leur Mélisande outragées. Tout cela est déjà loin.
—Mais pas si loin que vous voulez bien le dire! interrompit Claude Vigant, si j'en juge par la virulence de l'attaque! Quelle rancune vivace! On la croirait d'hier! Qu'ont bien pu te faire ces malheureux esthètes pour mériter cette fonte de bile? Aurais-tu été évincé par une de ces Mélisandes que tu arranges si bien?
A quoi l'interpellé:
—En effet, je leur garde une dent, car, avec toutes leurs simagrées, ils m'ont gâté un des plus émoustillants souvenirs de ma jeunesse. Non que je puisse prétendre devoir à ces pitres la rupture d'une liaison ou la fin d'un amour. Non, c'est à la fois beaucoup moins sérieux, et, si on y songe, beaucoup plus grave; car, de ma brève aventure avec Clotilde Evrard, j'avais gardé dans la mémoire comme un coup de soleil et, sur mes lèvres, comme un goût de framboise et aussi de Rœderer. Cela avait été si brusque et si imprévu, cette rencontre ou plutôt cette présentation d'un soir chez Marcelle Blondin, la pensionnaire de la Comédie-Française imposée au sociétariat par la haute influence du duc de Chenonceaux!
C'était en 1883 ou 1884; Marcelle Blondin, déjà sur son déclin de jolie femme, mais en pleine apothéose de sa vie de courtisane, venait de s'installer dans le luxueux petit hôtel du boulevard Pereire, celui-là même où elle est morte quatre ans avant l'Exposition. Près de trente ans de galanteries et d'intrigues lui permettaient un train de quatre-vingt mille livres de rentes parmi les mobiliers de style et les bibelots authentiques d'une demeure alors cotée sur les grands-livres des antiquaires et des commissaires priseurs. Marcelle y recevait la cour et la ville, c'est-à-dire pas mal de journalistes, bon nombre de députés, un sénateur, deux académiciens et toute une marée de gens de lettres dont la plupart ne revenaient pas parce que mieux accueillis ailleurs. Marcelle avait fait trop longtemps du théâtre pour ne pas bouder la littérature. En revanche, il y avait chez elle affluence de peintres, de graveurs et de sculpteurs. La dame avait de beaux restes qu'elle confiait assez volontiers à l'ébauchoir des uns et au pinceau des autres; ses amies de théâtre prétendaient qu'elle préférait de beaucoup le pinceau. L'élément féminin y était représenté par des petites actrices de l'Odéon, où Marcelle avait longtemps régné. Marcelle aimait protéger. Quelques demi-vertus, discrètement entretenues par de hautes personnalités politiques, puis des femmes divorcées, quelques bas-bleus et la chiromancienne en vogue alors. Salon de haute tenue et légèrement faisandé, où la prostitution aurait été presque bourgeoise sans les allures de Mécène arborées par la dame et tout le clan de jeunes rapins, de jeunes poètes aussi chevelus que membrés et trapus qui trouvaient boulevard Pereire, le feu, le couvert et le reste.
Comment y fus-je introduit? J'avais dix-neuf ans, et je venais de publier mon premier volume de vers. La comédienne avait eu la fantaisie de me connaître; un de mes sonnets païens, un des plus hardis, d'ailleurs, avait frappé Marcelle. «Amenez-le-moi, avait-elle dit à un de ses intimes qui se trouvait être de mes amis, je suis curieuse de voir le profil d'un homme moderne qui a un tour d'esprit aussi grec». Et l'Athénien de Montmartre fut conduit chez l'Aspasie de la porte Bineau, Aspasie qui, à vrai dire, m'apparut très dix-huitième siècle.