Trois actes, si l'on consulte le livre du grand Albert, subordonnent Sathan à ceux qui les commettent: le sacrilège, l'égorgement d'un être innocent (ce qu'on appelle, en magie noire, une colombe), et le crime contre nature. Les trois conditions étaient remplies au sabbat et sont observées rituellement dans la messe noire. L'abbé Guibourg, disant la messe sur le ventre nu de la Montespan et lisant l'Evangile à rebours, le dos du missel appuyé sur un ciboire posé entre les seins de la favorite, commettait en plein le sacrilège; l'égorgement d'un petit enfant, volé par la Voisin et dont le sang tiède éclaboussait les épaules et les reins d'Athénaïs de Mortemart, remplissait la seconde condition du rite. Le nègre géant attaché au service de la femme Voisin, et dont les grandes dames d'alors étaient folles, venait là pour accomplir le dernier cérémonial. Or, dans le rez-de-chaussée de l'avenue Friedland, je ne vois ni ciboire, ni évangile, ni enfant égorgé, ni même un nègre géant. Quelques polissons de collège et un ramassis de valets de chambre sans place ne me semblent remplacer ni la Mortemart, ni l'abbé Guibourg, ni la sinistre Voisin. La Presse y a mis beaucoup du sien. Si l'opinion publique s'est ameutée autour de cette affaire avec une curiosité passionnée, croyez que la littérature de M. Joris-Karl Huysmans l'avait fortement préparée, et que le seul espoir de trouver une Mme Chantelouve parmi les habituées du baron a fait suivre l'enquête avec cet avide intérêt.
Mme Chantelouve! Personne n'ignore, dans le monde artiste, que le livre de M. Huysmans est à clef. A l'apparition du volume, on nommait couramment ceux qui avaient posé pour le chanoine Docre et le terrible couple démoniaque. Quant à Durthal, c'était l'auteur lui-même; M. Huysmans ne s'en défendait pas. Quand on citait devant lui le nom de ses victimes, il se contentait d'un geste ecclésiastique de ses deux mains relevées en arrière, et d'un de ces sourires à yeux baissés dont les prêtres soulignent humblement la joie coupable de leurs démentis.
Mme Chantelouve! Le succès du volume fut tel que toutes voulurent s'y reconnaître. Il n'y eut pas de brasserie, à Montmartre, et d'atelier, à Montparnasse, où un petit modèle aux yeux agrandis de morphine et d'éther ne se dressât, au seul nom de Huysmans, pour s'écrier: «Son héroïne, c'est moi!»
Il y eut affluence de madames Chantelouve sur le marché. L'une avait le teint pâle et les cheveux châtain-roux de la dame; l'autre réclamait comme sienne l'eau dolente et grise, subitement allumée de paillettes d'or, de ses étranges yeux verts; celle-ci, enfin, revendiquait pour elle la froideur inusitée, dans l'amour, de sa chair hystérique, cette chair glacée et dure dont le seul contact faisait condamner et brûler, en place de Grève, les névrosés du moyen âge: chair de malade et de succube aussi.
Ce fut une épidémie dans Paris, plus qu'une épidémie, un mal endémique dans le genre de cette fameuse Danse des Morts dont furent contaminés les peuples de l'an mille. Paul Adam, dans son magistral volume intitulé Etre, a magnifié cette folie contagieuse de l'imitation. La Messe Noire eut la même clientèle enthousiaste qu'au cimetière Saint-Médard le tombeau du diacre Paris; toutes voulaient avoir conduit un amant au sabbat.
Entre tant de déséquilibrées de Là-Bas, atteintes toutes de satanisme, il me fut donné d'en connaître une assez curieuse et dont l'exemple vous convaincra de la force du mal.
C'était la femme d'un sculpteur, un ancien modèle qu'un caprice un peu sénile d'artiste avait promue au rang d'épouse légitime.
Grande et mince, avec d'admirables cheveux d'un noir bleu, rabattus sur ses tempes comme deux ailes de corbeau, Ninette Hastorg avait la chair d'hostie, blanche et diaphane et les larges yeux brillants, agrandis de cernures mauves, indéniables stigmates des grands troubles nerveux.
Ninette Hastorg! Une enfance misérable (Ninette était née dans une loge de concierge) et les pires aventures, les plus précoces aussi, avec les petits garçons du quartier, puis les jeunes rôdeurs du boulevard extérieur où ses parents habitaient, l'avaient préparée à toutes les lésions cérébrales.
D'ateliers en ateliers et de bals de barrière en arrière-boutiques de marchands de vins, Ninette avait fini, une soirée de Mi-carême, par rencontrer Jacques Dusemereau. Le sculpteur Dusemereau, ami de Bartholomé et très influencé par son art morbide et un peu larveux, devait se prendre plus que tout autre au charme de chlorose et à la minceur anémiée de Ninette. Le modèle lui posait quelques Mélusines, une Viviane et une elfe, car grand lecteur de romans de chevalerie et enthousiaste enamouré des héroïnes de Tennyson, Dusemereau joignait à un léger gâtisme une maladive obsession des fées, des ondines et de toutes les princesses des légendes, plus ou moins issues du Cycle d'Artus. Le vague de ses imaginations n'égalait que le flou de sa facture. C'était un sculpteur littéraire dans la pire acception du mot, le Michel-Ange de la stéarine, le maître même de l'imprécision, le Précurseur du modern style, ce qui est tout dire.