Ninette Hastorg devait plaire à ce modeleur d'illusions. Elle fut tour à tour pour lui Genèvre, Enilde, Iseulde, Mélisande et que sais-je encore? Par sa ligne onduleuse et surtout par sa complète absence de formes, Ninette était adéquate à l'inanité même de ses conceptions. On avait dit de Dusemereau qu'il sculptait des chevelures à la place de seins et des draperies au lieu de reins et de torses. Quand le modèle eut pendant six mois traîné à travers l'atelier l'ondoiement de ses robes, le sculpteur l'épousa. C'était le seul moyen de monopoliser l'inspiratrice de ses chefs-d'œuvre.
Le couple était pauvre, naturellement. Une femme de ménage au rabais balayait rarement l'atelier, mais de vieilles tapisseries y pourrissaient au mur. Des casques et des morions achetés au marché de la ferraille; des armes hors d'usage cueillies à des devantures de bric-à-brac s'y veloutaient de poussière et, groupées en épiques trophées, mettaient çà et là des taches pittoresques. Des vieilles chasubles déteintes et toutes les friperies du Temble voisinaient avec des Christs désargentés et des débris de vieux retables. C'était le faste et la misère des pires officines de l'école de la Rose-Croix; Ninette Hastorg évoluait dans toute cette brocante, moulée d'étroites et longues robes moyenâgeuses. De nuances glauques, elles s'échancraient sur la gorge, bordées de petits galons d'or. Sa maigreur s'efforçait d'y devenir sinueuse et, coiffée d'un petit béguin de fausses perles, un large coquelicot de velours rouge piqué dans ses cheveux noirs, Mme Dusemereau entretenait l'enthousiasme du maître par des attitudes volées à Sarah Bernhardt. Le matin, une vieille criméenne de son mari jetée sur ses simarres, Genèvre ou Gismonda courait les fournisseurs du quartier et, une boîte au lait à la main, terrorisait par l'audace de sa coiffure les enfants de la crémière et le chien du marchand de bois. Le ménage Dusemereau! La chère y était plutôt maigre. Ninette répugnait aux travaux du ménage qui auraient pu entamer le fuselé de ses doigts; l'ordinaire était fait surtout de charcuterie et de frites, mais on buvait du lacryma-christi dans un ciboire bossué de faux émaux et on mangeait dans du vieux saxe les confitures vertes des îles Fidji.
Ninette Hastorg, quoique mariée, avait conservé une facilité de mœurs déplorable; elle couchait indifféremment avec tous les amis du sculpteur. C'était pour les convaincre du talent de Dusemereau. Convaincus surtout de l'imagination de l'artiste, la plupart n'y revenaient pas. C'est dans ce milieu bizarre qu'éclatait, comme la foudre, le roman de Huysmans; le couple Dusemereau dévorait comme une manne dans le désert la prose vénéneuse de Là-Bas. Le sculpteur n'aurait pas été l'homme qu'il était s'il ne s'était immédiatement enthousiasmé pour la Messe Noire. Il n'eut pas grand'peine à convaincre les quelques ratés qui fréquentaient chez lui de la nécessité qu'il y avait à pratiquer les rites du Sabbat. C'est si troublant, si captivant et surtout si littéraire! Une messe noire s'imposait. Il décidait vite Mme Dusemereau à y jouer les pires personnages. La pensée de forniquer sans aucun risque, sous le couvert de messes noires, avec tous les hommes de son entourage séduisit immédiatement Ninette. Du jour au lendemain, le décor de l'atelier changea. D'épique il devint mystique: des flambeaux d'église remplacèrent les vieilles ferrailles, un dessus de piano, peluche et galon d'acier, emprunté à un ami, drapa un maître-autel édifié sur deux caisses. On y dressa un crucifix la tête en bas, et, gainée dans une étroite robe verte fleuragée de lis d'or, Ninette présidait l'assistance, hiératiquement assise sur les coussins d'une cathèdre. Des bagues magiques alourdissaient ses doigts, un chapelet d'opales étranglait son cou frêle, tandis que ses talons nus foulaient le vélin d'un évangile entr'ouvert. Un chat noir, celui de la concierge, trônait auprès d'elle; on lui avait mis un fil de fausses perles à la patte en guise de bracelet. Un vieux paon empaillé et dépenaillé déployait la roue ocellée de sa queue au-dessus de la cathèdre. Ninette était à la fois Junon, Circé, Mme Chantelouve, Eloa, Lilith et toutes les héroïnes du Grimoire. Une petite cire mal ébauchée par le maître de céans grimaçait entre les parois d'une cage de verre: c'était le nouveau-né nécessaire au sacrifice. Les initiés, assis en cercle, mangeaient des pains à cacheter en guise d'hosties et la Stryge incarnée n'eût pas été la Stryge si elle n'avait tenu dans sa main une tige d'iris noir. M. Joris-Karl Huysmans, invité par lettres pressantes, était attendu trois fois par semaine pour indiquer les derniers rites de l'office. Sa présence seule devait déterminer l'apparition des stigmates sur la chair de l'officiante. Or M. Joris-Karl Huysmans ne vint pas. M. Joris-Karl Huysmans est prudent. Il décrit les messes noires, il n'y assiste pas. Comme tous les empoisonneurs, M. Joris-Karl Huysmans se garde précautionneusement de toutes les substances vénéneuses.
Me pardonnerez-vous cette description loufoque? C'est la seule messe noire à laquelle j'aie jamais assisté. Tout le monde n'a pas la chance de M. Coquiot qui en vit célébrer une, l'année de l'Exposition, dans le quartier du Jardin des Plantes.
XI
MESSES NOIRES
Encore une légende qui s'en va.
Novembre 1903. L'affaire d'Adelsward, un moment oubliée, vient de reprendre son cours. La présence de M. de Waren, retour d'Amérique, la pimente d'un élément nouveau, et dans le cabinet du juge d'instruction se poursuivent, contradictoires, les interrogatoires des deux nobles prévenus… Du même coup, les informations relatives à ce procès ont reparu dans toutes les feuilles avec la fameuse rubrique: Messes noires.
Messes noires! Ces deux mots ont le don de surexciter la curiosité publique et d'ameuter l'opinion. La messe noire, pour la foule, ce sont les ordures sacrilèges de l'abbé Guibourg, les manœuvres abominables d'une favorite royale et, mêlée aux plus grands noms de France, les tachant parfois d'une souillure ineffaçable et les stigmatisant dans l'histoire, la fameuse «Affaire des Poisons». Les messes noires, ce sont aussi les descriptions d'un mysticisme spécial et d'un érotisme religieux très catholiquement littéraire, de M. Joris-Karl Huysmans. Messes noires, les sanglantes folies de Gilles de Rais, à Tiffauges, appropriées au goût du jour; et, mises en scène dans une chapelle désaffectée d'un vague Vaugirard, les hystéries sadiques d'une Mme de Chantelouve, initiant son amant à des pratiques de prisonnier…
La messe noire est une cérémonie sacrilège et blasphématoire, essentiellement catholique, puisqu'elle est la parodie même de l'acte le plus élevé de la religion, celui où la divinité du Christ se révèle le plus immédiatement aux fidèles. La messe noire, profanant et souillant avant tout l'Eucharistie, le don de Notre-Seigneur, de sa chair et de son sang sous la forme du pain et du vin, la messe noire est la communion sous les auspices du Mauvais, remplaçant la présence divine par celle du Prince des Ténèbres. La messe noire est donc la revanche du relaps et renégat contre le Dieu qu'il a quitté, et par cela même l'attestation de cette divinité, puisque l'officiant la renie et met tous ses efforts à l'outrager.
La messe noire, qui est en elle-même une chose sinistre et effroyable, c'est le crachat de Judas à la face du Christ; c'est la puissance et la religion de Satan proclamées contre Dieu.