Ceci étant donné, quels rapports peuvent bien avoir avec cette messe de blasphèmes et de haines, les petits jeux de mains et de vilains et autres pratiques scolaires cultivées par le baron Jacques d'Adelsward dans son somptueux rez-de-chaussée de l'avenue Friedland?
D'abord, M. Jacques d'Adelsward est protestant. La messe noire, en tant que parodie de l'office catholique, devait laisser froid ce jeune snob surtout préoccupé d'harmoniser les gemmes de ses bagues et les nuances de ses cravates. M. d'Adelsward, j'imagine, n'a jamais voulu évoquer Satan. S'il faut croire les piètres volumes de vers, illustrés de précieuses préfaces, qu'il publia, sous d'assez jolis titres, d'ailleurs, il fut obsédé par les conteurs du dix-huitième siècle et des poètes de l'anthologie grecque. Des réminiscences de Quo Vadis? si mal mis en scène à la Porte-Saint-Martin, une vague nostalgie des fêtes de Caprée et de maladroites tentatives de reconstitution de cortèges antiques firent tous les frais de ces trop fameuses réunions. On y drapait dans des peignoirs de bain et des métrages d'andrinople de jeunes collégiens racolés à la sortie de Chaptal et de Condorcet, on couronnait leurs crânes tondus et piriformes de pavots et de violettes et, dirigées par quelques larbins sans place, ces théories d'éphèbes improvisés défilaient dans les trois grandes pièces de l'avenue Friedland, à la grande joie des invités conviés par le maître de céans. Costumé avec plus de recherche, le prince du logis était le dieu, le héros de ces fêtes; c'était à lui que s'adressaient les saluts, les baise-mains et les génuflexions. Il déclamait des vers—des vers à la Beauté et à la Jeunesse, et c'étaient sa jeunesse et sa beauté à lui qu'il célébrait très sciemment.
Soirées et matinées étaient carminatives, selon la curieuse expression mise en cours au Pavillon des Muses.
«Qualis artifex pereo!» aurait pu s'écrier le baron Jacques, le jour de la première descente de la police dans son appartement.
Si M. d'Adelsward parodia jamais quelque chose, il parodia surtout la folie de Néron,—d'un tout petit Néron du faubourg Saint-Honoré. Son incommensurable vanité, son ridicule besoin de faire parler de lui et d'emplir de ses faits et gestes le monde des lycées et des bureaux de placement (il y avait beaucoup de valets de chambre, aux fêtes du baron Jacques), font de lui surtout un très pâle et très lointain oh! très lointain! petit-neveu d'Alcibiade.
Des femmes du monde et des hommes choisis dans des milieux divers assistaient, paraît-il, à ces agapes; les femmes, surtout, se disputaient l'honneur d'être invitées par le petit baron. Entre temps, on croquait des gâteaux, on buvait du thé et on fumait du tabac d'Orient. Encore un peu, on aurait joué aux jeux innocents. Naturellement, on faisait de la musique; croyez que Debussy et Grieg étaient écoutés religieusement. A une de ces fêtes qui fut, dit-on, une des plus hardies, un adolescent apparut couché, complètement nu, sur une peau d'ours blanc, le torse drapé de gaze d'or, le front couronné de roses et les bras appuyés sur l'ivoire poli d'un crâne.
La Mort et la Beauté sont deux choses profondes,
Si pleines de mystère et d'azur, qu'on dirait
Deux sœurs également terribles et fécondes,
Ayant la même énigme et le même secret.