C'est avec des mises en scène aussi banales qu'on souligne généralement de pareils vers, même au théâtre.
Que la figuration soit réglée par M. d'Adelsward ou par un barnum quelconque, l'idée peu neuve et qui ne vaut que par la facture (les vers cités sont de Victor Hugo), est toujours massacrée par la maladroite fatuité des M'as-tu-Vus.
Parfois, les petites fêtes de l'avenue Friedland étaient dix-huitième siècle, trianeries et Trianon; les belles âmes de ces messieurs et de ces dames arboraient soudain les plus tendres nuances: cheveux de la reine, cuisse de nymphe émue et ventre de puce en fièvre de lait; on redevenait catogan, clavecin et bergamote, et M. d'Adelsward, vêtu de la soie zinzolin dont M. Edmond Rostand a bien voulu trouver le reflet dans sa littérature, se prenait pour le marquis de Sade… Un tout petit marquis, qui était surtout de Saxe, un saxe maniéré, impertinent, et Trissotin, et bien plus fait pour la messe rose (vaseline anglaise et extraits de Guerlain) que pour la messe noire, dont il eût été le premier à s'effarer, le pauvre petit joli cabotin!
La messe noire! ces loufoqueries d'arrière-boutiques de salons de coiffure, dont Jean-Jacques Rousseau n'aurait même pas voulu attrister Mme de Warens!
La messe noire, qui fut, au dix-huitième siècle, l'effroyable et répugnant prolongement du sabbat! Le sabbat, ce premier cri de l'anarchie contre l'oppression des religions et des lois, le sabbat, le premier geste de souffrance et de révolte du moyen-âge croyant contre la tyrannie du pape et des moines; le sabbat, la grande assemblée des déshérités, des proscrits, des estropiés et des parias réunis pour arracher ses secrets à la nature et se libérer de la domination du Christ, devenue mauvaise aux mains des prêtres et des rois!
C'est dans Michelet qu'il faut lire le premier élan de l'âme du moyen-âge vers l'Esprit des Ténèbres. Qu'on relise la Sorcière et l'on comprendra quels désespoirs et quelles misères le grand maître des nécromans et des femmes damnées accueillait à son sabbat:
«Dans les solitudes de la journée, alors que l'homme sue et gémit au profit du seigneur, la femme, elle, rêveuse au coin de l'âtre, écoute le crépitement des meubles, le glissement des salamandres dans la flamme où se prépare le repas. Un peu de son âme habite la lampe fumeuse, au fond des grossières poteries. Seulement les rumeurs indistinctes se rythment selon un sens de mystère; ce ne sont plus des sons sans suite, ce devient une voix familière qui console et répond. Le long soliloque amoureux de la femme avec elle-même a créé le Diable.
«Tout d'abord, il se fait si humble, le nouveau venu; on dirait un grillon qui sort de la cendre pour dormir aux plis d'une jupe. Elle n'en dit rien au mari, qui rentre las, abruti et amer. La nuit, à côté du mâle, elle y songe comme malgré elle… Déjà son désir lui donne une forme, déjà elle sent un contact léger, un souffle aux petits cheveux de sa nuque, un chuchotement à son oreille, une pression sur sa chair qui mollit…
«Et, un beau jour, quand le seigneur double ses exigences, s'il faut trouver de l'or quand même, elle se livre, elle et son affolé de mari, et c'est le premier sabbat qui commence.
«Le baiser de Sathan l'a rendue belle. Ses voisines la jalousent; la femme du seigneur la soupçonne. Un dimanche, l'église se ferme devant elle, et, poussée par la menace de mains brutales, elle s'enfuit dans les landes, partout où la nature rebelle et sauvage fait espérer la liberté. Hier, elle était seule; demain elle est légion. De très loin, on la consulte; elle guérit les chagrins d'amour, fait avorter, vend des philtres. C'est elle-même une plante triste et consolante, une solanée pleine d'ivresse et d'oubli.»
C'est la première sorcière, et c'est le premier sabbat.
C'est à la messe noire, aux assemblées nocturnes au bord de l'eau des mares, dans l'herbe baignée de brume des prairies crépusculaires ou dans la solitude rocheuse des hauts sommets, que s'acheminent, sournoisement échappées des hameaux et des villes, les femmes extasiées qu'a tentées Sathan.
Et c'est le lamentable troupeau des sorcières, l'innombrable et toujours grandissante armée des dévotes et des satyres, des martyres et des saintes que torturent la grande hystérie et la grande luxure, la luxure des déserts et des cloîtres, effroyable marée d'imaginations monstrueuses et de désirs délirants dont le flot, déferlant d'âge en âge, vient battre parfois, en plein vingtième siècle, les murs de la Salpétrière.