Comme mue en avant par d'invisibles mains qui l'auraient poussée dans l'ombre, la sorcière allait au sabbat hypnotisée, en extase, les yeux démesurément agrandis sous sa couronne de verveines et de houblons. L'heure venue, c'est elle qu'on dépouillait et qu'on couchait en travers d'un ancien dolmen au pied du Bouc impur apparu tout à coup, formidable et géant. Un lever de lune sinistre rougeoyait sur sa nudité frissonnante, et, aux acclamations d'une foule de cagoules et de masques hideusement mêlés, sa triste chair de victime saignait et grésillait, fumante, pour fournir la pâte au pain maudit du Diable, le pain de la mauvaise communion; et ce fut la première messe noire, la messe sous la lune, dans le décor des ruines et des montagnes, le pain et le sang de Jésus remplacés par de l'ordure et de la chair saignante de femme, toute la cuisine infâme que nous retrouvons dans l'officine de la Voisin, pratiquée sur le beau corps dénudé de Mme de Montespan.
Après la sorcière anonyme de Michelet, simple comparse dans le chef-d'œuvre de Gœthe quand Méphisto conduit Faust au sabbat de Brocken, assimilée aux trois Parques et aux trois Normes dans le Macbeth de Shakespeare, et, plus silhouettée par Théophile Gautier dans Albertus, la sinistre officiante de la messe noire se précise et devient figure historique avec la Voisin et la Brinvilliers. Un funèbre reflet de magie noire éclaire d'un jour livide tout le dix-septième siècle. Une puanteur excrémentielle se répand dans les appartements de Versailles; des morts subites et préparées déciment la famille royale et frappent princes et princesses jusque sur les marches du trône du roi. La Reynie, qui est chargé d'instruire le procès, reçoit l'ordre d'arrêter les poursuites: le scandale serait trop grand; il faudrait arrêter des coupables en trop haut lieu: le Régent est soupçonné, les plus grandes dames de la cour sont convaincues d'avoir assisté à la messe noire, des courtisans ont été vus, à Marly, échangeant entre eux des poudres de succession, et Louis XIV, toujours féru de sa dignité solaire, ne se soucie pas de voir révéler par l'instruction quelles abominables ordures la favorite a fait manger au roi… Puis, on respire un peu. Même sous la Révolution, pendant les exécutions sanglantes, la guillotine en permanence sur les places publiques et devant l'impunité du marquis de Sade, plus de messes noires. Sous l'Empire non plus: on est aux champs de bataille. Et, jusqu'au roman de M. Joris-Karl Huysmans, qui nous a montré, dans un triste et maupiteux décor d'ancienne chapelle réservée, une reconstitution de messe blasphématoire, telle que la célébraient les manichéens (consécration d'une hostie infâme par un prêtre officiant, nu sous une chape noire, aux pieds d'un Christ obscène et cornu comme un égypan, le tout accompagné de scènes de débauches et de promiscuités ignobles, entre tous les assistants: le fameux baiser de paix des premières sectes maudites du monde chrétien), Paris n'avait plus entendu parler de messe noires. Il a fallu le scandale équivoque et puéril, très snob surtout, de l'avenue Friedland, pour réveiller l'atroce et grandiose infamie du sabbat. Le sabbat! M. d'Adelsward en a-t-il jamais soupçonné la grande épouvante? Non, l'hypertrophie de son tout petit moi, sa presque touchante fatuité de jeune homme très smart firent de ses tentatives de fêtes grecques un pitoyable et ridicule divertissement de polissons et de détenus de maisons de correction.
La messe noire, cet équivoque passe-temps de préaux de maisons centrales? Le public y a mis vraiment autant de complaisance que la presse d'exagération.
XII
UN INTOXIQUÉ
Le Poison de Venise. Nul plus profondément que M. Maurice Barrès n'en a senti et rendu le charme délétère et le trouble puissant. «Une fièvre est dans Venise», a-t-il écrit, dans Amori et Dolori sacrum, et, de ses heures fiévreuses, de l'agonie de la ville dans l'agonie des crépuscules de l'Adriatique, il a tiré le plus beau livre qui ait peut-être été publié sur la Cité des Doges, depuis lord Byron.
Le poison de Venise, c'est la féerie d'une architecture de songe dans la douceur d'une atmosphère de soie; ce sont les trésors des siècles, amassés là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de l'Orient et de l'ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de l'art italien, les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement rosé du palais ducal; le poison de Venise, c'est la solitude de tant de palais déserts, le rêve des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles, le grandiose de tant de ruines; dans des colorations de perles,—perles roses à l'aurore et noires au crépuscule,—le charme de tristesse et de splendeur de tant de gloires irrémédiablement disparues; et dans le plus lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur d'une pourriture sublime.
Dans cette ville d'inquiétude, je connus toutes les délices sensuelles. Jamais, pourtant, oserai-je le dire? je n'oubliai de sentir couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise si variée, et dans une telle surabondance d'imprévu, toujours j'attendais quelque chose[8].
[8] Maurice Barrès.
C'est dans cette ville empoisonnée que je devais connaître le baron Jacques d'Adelsward. En octobre 1901, j'habitais à l'hôtel Saint-Marc, un hôtel à peine indiqué dans les guides et bien connu des Italiens et des Autrichiens, un appartement situé dans les Procuraties. L'hôtel n'existe plus. Il était tenu par un vieux Vénitien, original et grand collectionneur de tableaux, qui n'admettait chez lui ni les Anglais ni les Yankees; ce vieux descendant des doges avait les Anglo-Saxons en horreur. Son hôtel était plutôt un lodging: on n'y prenait pas ses repas, on se nourrissait dehors, ou l'on faisait apporter une cantine de chez Horian, en face, ou de chez Quaddri. De l'immense fenêtre de ma chambre, je découvrais les mosaïques des sept portails de Saint-Marc et les nuées, en perpétuel mouvement, de ses pigeons.
J'étais là depuis quinze jours, quand je reçus, écrit sur un papier de luxe, timbré d'armoiries, un billet à peu près ainsi conçu: