Monsieur,

Excuserez-vous le vif désir que j'ai de connaître Jean Lorrain, même à Venise? Tout le mal qu'on a dit de vous m'incite à vérifier une fois de plus la sottise des légendes et la pauvreté d'invention des diffamateurs. Ma grande jeunesse excusera-t-elle auprès de vous la hardiesse de ma démarche? J'attends de vous, monsieur, un mot qui m'autorise à me présenter hôtel Saint-Marc. Les deux livres qui accompagnent cette lettre vous prouvent que je ne suis pas un obscur admirateur…

Et la lettre était signée:

Jacques d'Adelsward-Fersen.
Hôtel Danielli.

J'ignorais totalement le nom. La lettre était impertinente et cavalière. Les deux livres, feuilletés, m'apparurent médiocres, mais le tour du billet n'était pas d'un sot. Je répondis à peu près à ce jeune homme:

Monsieur,

Je suis étonné d'être un objet de curiosité, même à Venise, où il y a tant de merveilles à voir. Seriez-vous indigne de la ville? Visitez-la d'abord. Dans une quinzaine de jours, si votre caprice (ou votre curiosité) tient encore, faites-moi signe. Je verrai à vous recevoir. Il faut bien faire quelque chose pour les enfants!

Jean Lorrain.

Pendant quinze jours, le baron d'Adelsward se tint coi, et je reconnus, à cette discrétion de l'éducation et du tact; mais, le quinzième jour, une lettre, apportée par le chasseur de l'hôtel Danielli me rappelait ma promesse: le baron d'Adelsward me demandait de lui fixer l'heure et le jour où je voudrais bien le recevoir, et je lui fixai le lendemain.

Ce lendemain était un dimanche, je m'en souviens encore, et la place Saint-Marc regorgeait de monde attiré par la musique du kiosque. A quatre heures, M. d'Adelsward se faisait annoncer chez moi.

M. d'Adelsward a pris la peine de se portraicturer lui-même dans son roman sur Venise: Notre-Dame des Mers Mortes, et il n'y a pas mis trop de complaisance.

Je voyais entrer un grand jeune homme, mince et blond, mis avec une extrême recherche. Fort de sa fortune et de son talent, le jeune garçon ne manquait pas d'aplomb; il ne manquait pas non plus de charme: une voix bien timbrée, une grande facilité d'élocution, des manières parfaites, une élégance d'homme né, mais quelle extraordinaire puérilité et quel cabotinage! Le gilet bleu de roi, à boutons de pierreries, la cravate de nuance rare et le trop de bagues aux doigts étaient évidemment destinés à m'impressionner. Je n'ai connu qu'à peu de personnes une pareille ingéniosité dans le détail.

Le baron Jacques d'Adelsward ne parla que de lui: il était à Venise pour y achever son roman Notre-Dame des Mers Mortes, un joli titre, n'est-ce pas? Venu pour la première fois à Venise en avril dernier, il avait reçu le grand coup de foudre qui décide des chefs-d'œuvre. C'était bien la ville, la ville rêvée et consacrée par des séjours fameux: Musset, Richard Wagner et lord Byron. M. d'Adelsward dithyramba assez joliment sur Venise: il possédait ses auteurs et avait bien lu d'Annunzio et Barrès. Il me conta même assez délicatement l'impression de sa première arrivée en Vénétie, un dimanche de Pâques, dans une ville de nacre grise, tout enchantée de sonneries de cloches répercutées et prolongées par l'eau, «une ville, reprenait-il, à la fois de mélancolie atténuée et d'allégresse religieuse» et je sentais que le jeune baron faisait de la littérature. Il essayait sur moi quelques pages de son livre. J'ai retrouvé d'ailleurs tout le passage dans Notre-Dame des Mers Mortes.

Le baron d'Adelsward avait certainement, lui aussi, bu le poison de Venise, mais d'autres poisons l'intoxiquaient dont, en vieux routier du métier, je reconnus les accidents au passage. Outre une vanité maladive qui éclatait à chaque phrase, deux toxiques infectaient également ce jeune homme: le poison de la littérature et le poison de Paris. Ce fut un étalage de sa naissance et de ses relations mondaines. Il ne me fit grâce d'aucune: c'était le salon de la comtesse Greffulhe, celui de Mme Madeleine Lemaire. Fernand Gregh lui avait écrit une préface; il avait, pour une autre, la parole de Rostand; le comte Robert de Montesquiou lui battait froid: il l'avait d'abord sollicité pour qu'il préfaçât ses Musiques sur l'eau mais il avait préféré l'auteur de l'Aiglon, et le poète des Hortensias bleus et des Paons lui avait marqué son dépit à sa dernière rencontre à Bois-Bougran; il allait souvent chez Coppée… Et le baron Jacques citait d'autres noms et d'autres salons. Il avait surtout le souci de la situation mondaine; il visait au gentilhomme de lettres. Ses modèles étaient alors Alfred de Musset et Alfred de Vigny: la littérature est pour lui une fleur rare à la boutonnière, une bague précieuse au doigt. Ses livres de chevet? les Nuits de quinze ans, de M. Francis de Croisset, et les Musardises de M. Edmond Rostand. Il semblait ignorer Baudelaire, Henri de Régnier, Verhaeren, Bataille et toute la jeune école: nous étions loin de compte! M. d'Adelsward était futile et charmant; son snobisme littéraire était celui d'un gosse. Il prenait congé en me priant de lui faire l'honneur de dîner avec lui au cabaret et cela avec une désinvolture dont se cabra ma quarantaine sonnée. M. d'Adelsward n'avait pas vingt-cinq ans. Il priait aussi Mme de T…, une vieille amie de ma famille, que j'avais retrouvée à Venise et qui se trouvait là lors de sa visite. Mme de T… elle, était sous le charme; elle est férue de noblesse et trouvait le baron accompli. M. d'Adelsward plaisait beaucoup aux vieilles dames. Telle fut ma première rencontre avec le malheureux jeune homme.

J'avais mieux à faire que de le revoir. Cinq jours après, je mis une carte à l'hôtel Danielli et le lendemain je recevais une invitation à dîner: je la déclinai également. Un mot de l'auteur de Lèvres jointes me priait alors de vouloir bien passer après le déjeuner chez Quaddri. Toute la colonie étrangère et la société vénitienne y prennent le café après le repas de midi.