Je trouvai le baron Jacques en noble compagnie: il tenait le dé de la conversation entre un Vénitien à physionomie tragique, un vrai portrait de doge, dont j'avais fait un peintre, et un très beau mulâtre, racé comme un Andalou, toujours vêtu de blanc et scintillant de bagues, que Mme de T… et moi avions surnommé Don Juan.

Le baron d'Adelsward quittait ses amis et venait s'asseoir auprès de nous. Il insistait pour que je vinsse dîner avec lui; mon jour serait le sien. Il voulait me présenter un ménage de peintres autrichiens fixé à Venise et qui mourait littéralement du désir de me connaître, la femme surtout. Elle avait lu tous mes livres, le mari aussi; le mari avait le plus grand talent. Ils avaient longtemps habité Paris et étaient, maintenant, à demeure à Venise. Eux aussi avaient bu le poison, ils ne pouvaient plus quitter l'Adriatique… Ils le tourmentaient tous les jours, depuis qu'ils le savaient en relations avec moi et n'auraient pas de cesse qu'ils ne m'aient fait dîner avec eux. C'est par eux qu'il avait appris mon arrivée ici; ils me rencontraient tous les jours sur le vapore, le vapore qui fait le service du Grand Canal, entre la gare et le Lido… Et, pendant que le baron parlait, je voyais, en effet, un couple: l'homme maigre, long, émacié et barbu, l'air d'un Christ espagnol; la femme courte, alourdie par l'embonpoint, encore jolie, des yeux admirables et des cheveux teints en roux. Leur insistance à me dévisager sur le bateau, chaque fois qu'ils me trouvaient, me les avait rendus odieux; leur présence m'énervait et aussi leur mise hétéroclite. J'en avais fait un ménage d'artistes en les voyant toujours sur l'eau, à l'heure du crépuscule, qui est l'heure magique de Venise, mais leur curiosité m'horripilait. Pour passer ma mauvaise humeur, j'avais surnommé ce long homme maigre, flanqué de cette petite grosse femme: «Le Christ à la citrouille». Je dépeignais le couple au baron Jacques.

—Ce sont eux, riait le jeune homme. Le Christ à la citrouille. Ah! comme c'est cela! Ils seraient ravis du surnom. Non! le Christ à la citrouille! Je le leur dirai si vous ne venez pas dîner avec moi.

—Mais ils sont ridicules.

—Non, pas tant que cela, vous verrez. Ils sont très intelligents, très avertis, et le mari a un vrai tempérament de peintre. Il fait des Venises grises et dolentes, d'un vert bleuâtre, à la Whistler… Et puis, très libérés, entre nous, pas de préjugés… Ils font la fête ensemble. Je vous conduirai dans leur atelier; il y a toujours de très jolis modèles: des dentellières du quartier de l'arsenal. Quel jour dînons-nous avec eux?

J'acceptai de dîner avec le ménage autrichien.

Comme à l'étranger, toute nouvelle connaissance faite est une atteinte à la liberté et que rien n'est plus précieux que l'indépendance, je reculais le plus possible l'échéance de ce dîner. L'année précédente j'étais, dans cette même Venise, tombé sur un groupe de peintres français qui avaient accaparé toutes mes heures,—donc payé pour éviter toute servitude. Or, comme il ne faut donner rien pour rien, entre temps, je présentai le baron d'Adelsward à deux femmes charmantes, que le hasard des rencontres m'avait fait retrouver à Venise. L'une, femme écrivain d'un certain talent, a quelque temps sévi à La Fronde. Si elle n'était, avec Mme Flahaut, une des plus grandes femmes de Paris, elle serait une des plus jolies, car elle porte sur la taille la plus longue et la plus dégingandée de jeune géante amaigrie, un délicieux visage d'archange de Gozzoli, mêmes yeux de candeur et de clarté aux paupières sinueuses, même bouche expressive et ciselée. Mme X… est, d'ailleurs, d'origine italienne; elle promenait, cet automne-là, à Venise, une tête plus primitive que celles des Carpaccio et des Lippi; elle y promenait aussi de longues robes de batiste de soie bien gênantes en gondole et le plus savant maquillage. Son amie, Mlle T…, fille d'un diplomate russe, très connu, avait plus de sens pratique et de simplicité. Très correcte, sans prétentions, et très rompue à la vie de voyage, c'était un charmant compagnon de paquebot. Les deux amies étaient descendues au Grand-Hôtel, à côté du palais de Desdémone, sur le Grand Canal.

Je présentais le baron Jacques aux deux jeunes filles; son élégance s'allierait bien à leurs silhouettes cosmopolites, il causerait littérature avec Mme X…, voyages et ambassades avec Mlle T…: le baron Jacques se destinait à la Carrière. Il me débarrassait, en même temps, des deux jeunes femmes, car elles disposaient vraiment un peu trop librement de mon temps; elles avaient jugé bon de m'élire comme cicerone à travers la ville. Je leur plaçais le baron.

La présentation eut lieu, un matin, au musée Correr, qu'ils ne connaissaient ni les uns, ni les autres, et Mlle T…, venait pour la quatrième fois à Venise, et M. d'Adelsward, pour la seconde. Le musée Correr est le musée Carnavalet de Venise; le musée des pièces rares et des plus précieux documents pour la reconstitution de la race vénitienne au dix-huitième siècle… C'est là qu'on trouve les plus beaux Longhi, les plus beaux Guardi, les costumes, les étoffes, les mobiliers du temps et toute la collection des marionnettes et des masques! Ah! cette promenade à travers les salles du musée, par une pluie battante! Nous étions venus en gondola coperta par un Grand Canal houleux et verdâtre, comme une Tamise. La Russe caoutchoutée, vernissée, comme une otarie; d'Adelsward, en chauffeur d'automobile, très smart, et Mme X…, sous ses bandeaux dénoués et les fleurs noyées de son chapeau, vague et défaite, comme une Ophélie.

C'est là que je constatai combien M. d'Adelsward était sensible. En présence d'un musée où il entrait pour la première fois, il ne commit pas de gaffe, alla droit aux tableaux de valeur, aux cartons intéressants; les Guardi et les Longhi l'enthousiasmaient, les scènes de tripots, les parties de pharaon, les parloirs de couvents, toute cette vie vénitienne à la Casanova le passionnait prodigieusement avec ses personnages falots, engoncés de dominos, de corps baleinés, de velours de Gênes et de raides lampas et tout défigurés par ces masques… Le romancier de Notre-Dame des Mers Mortes y recueillait des documents et des inspirations. Les deux très beaux tableaux de la Salle XVII le retinrent; ce sont peut-être les plus curieux de toute l'Italie.