—Quel beau costume pour une fête, disait-il devant un extraordinaire bohémien à souquenille jaune et à manches vertes, la culotte en lambeaux sur des bas couleur brique,—bonhomme déchiqueté, dépenaillé et d'une allure unique sous un énorme feutre à plume de héron…
Cette réminiscence mondaine fut la seule note discordante de cette matinée.
La futilité et la puérilité de M. d'Adelsward s'étaient endormies. Rien, dans les premiers jours de notre rencontre, ne pouvait faire prévoir les aberrations où le cabotinage et la pire littérature amenèrent le visiteur attentif et recueilli de cette matinée-là du musée Correr.
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Le baron d'Adelsward nous traitait au Vaporetto, le restaurant italien situé derrière les Procraties, non loin de la Brasserie Pilsen: les fenêtres du restaurant s'ouvrent sur l'eau mûre et nuancée, malodorante aussi, d'un petit canal. Or l'endroit est pittoresque et la chère exquise.
Le baron Jacques avait bien fait les choses; il y avait des fleurs sur la table; il était en smoking et les bougies avaient des abat-jour roses, mais leurs lumières attiraient les moustiques.
Le ménage autrichien vint en retard, Madame toutes voiles dehors, en demi-peau et empêtrée dans la traîne d'une longue robe de tulle blanc brodé de jais, qui tournoyait obstinément autour d'elle. Un immense chapeau empanaché de plumes et d'aigrettes la faisait plus petite encore; pourtant la poitrine s'offrait blanche et grasse et les yeux demeuraient admirables, de diamant noir.
Ces Autrichiens étaient charmants: ils parlaient un français qui me fit honte, un français digne de M. Brunetière, du temps du grand roi.
Très renseignés sur Paris, ils connaissaient Maeterlinck, Francis Jammes et Ibsen, appréciaient la Duse et Georgette Leblanc, les danses grecques de miss Isadora Duncan, les vers de Mme de Noailles, la prose de Marcel Schwob et ils n'ignoraient pas Mariéton. Le mari était autrement averti sur la littérature étrangère et française que le jeune baron, mais il y mettait plus de discrétion. La jeune femme, fervente, que dis-je? passionnée d'Annunzio, ne put se défendre de quelques questions fâcheuses. Elle me parla de M. de Phocas; j'eus quelque peine à la convaincre que ce n'était pas une autobiographie, que je n'avais tué personne et ne possédais, hélas! aucun million. Le mari intervint et la releva un peu vertement du péché de maladresse: «Les femmes commettent toujours des gaffes!» Là-dessus, le baron d'Adelsward prit un ton tranchant; il émit quelques théories littéraires, plutôt fanées; vanta Justine et la Philosophie dans le boudoir. A la manière du marquis de Sade, devait-il écrire un jour. Il dithyramba sur le dix-huitième siècle. Ah! le dix-huitième et ses conteurs; ah! Crébillon fils; ah! Casanova; ah! Laclos; ah! les Liaisons dangereuses; ah! le Chevalier de Faublas; ah! la marquise de B… et la marquise de Mercœur!—et du ton avantageux d'un héros de Maurice Maindron, devenu Blancador lui-même, il me reprocha d'être à Venise sans savoir y rien voir:
—Il y a, ici, une société charmante et si curieuse, n'est-ce pas, X…? faisait-il en se tournant vers l'Autrichien. Par exemple, Inisanto le peintre. Nous conduirons Lorrain chez lui. Il habite un palais tout au bout de Venise, au Fua domenta Bragadin, derrière le Ghetto. C'est un ancien moine: il a jeté le froc aux orties, il connaît toutes les jolies filles des faubourgs et il donne des fêtes! Encore un peu de champagne, Lorrain? et puis, il y a Pépé Suarès, le Brésilien, ce presque mulâtre qui est souvent avec moi, un type! Il a épousé trois millions, une Américaine qui se meurt à Danielli. Lui, fait la vie: nous passons toutes les nuits ensemble; c'est un jouisseur. Il gagne tout ce qu'il veut au Cercle; et il y a aussi Lusati, le poète… Oh! celui-là, beau comme un archange, tout jeune, un disciple de d'Annunzio. Depuis son succès à Milan, il est brouillé avec son maître. Joué sur trois scènes à dix-huit ans, c'est un prodige, une des gloires de l'Italie de demain. Il ne rêve que de vous, Lorrain; il a vos livres sur sa table; il couche avec M. de Phocas; mais il a quitté Venise. Il ne se consolera pas de vous avoir manqué, car vous partez bientôt, je crois? Il est allé rejoindre sa fiancée, à Florence. Il se marie, lui aussi, une Suédoise… deux millions et il n'a rien, que ses vingt ans, son talent et son profil de chanteur florentin… Ils épousent tous des millions à Venise; quel ferment d'amour et d'aventure que cette eau pourrie de leur Grand Canal!