—Un vrai bouillon de culture, concluait l'Autrichien.
Devant ce flot d'histoires extravagantes, je songeais à la Venise du Candide de Voltaire, Venise aujourd'hui auberge de fous, autrefois auberge de rois.
—N'est-ce pas, X…, reprenait Adelsward, il faudra conduire Lorrain chez Inisanto?
—Vous viendrez d'abord chez moi, je vous en prie, monsieur, disait le peintre.
Nous sortîmes et gagnions la Piazetta par le plus beau clair de lune. Les nuits de Venise sont uniques, surtout sur la Piazetta, quand le clocher de San-Giorgio-Maggiore se silhouette en bleu cendré sur l'eau morte de la lagune… et le bleu de saphir, transparent et profond, le bleu du ciel nocturne de l'Adriatique! Il était déjà tard, et la place Saint-Marc s'étalait déserte. Nous reconduisîmes d'Adelsward à l'hôtel Danielli par les vastes cours dallées de marbre et les couloirs de palais qu'est Venise endormie. Le ménage autrichien prenait une gondole. Moi, place Saint-Marc, j'étais chez moi.
—Il faudrait pourtant rendre sa politesse à ce jeune homme, me disait un jour Mme de T… Vous devez un dîner à M. d'Adelsward.
Heureusement que les femmes ont le souci de ces choses. Des amis m'étaient survenus de France qui m'avaient entraîné ailleurs: une journée à Padoue, une autre à Vicence, une pointe à Trévise m'avaient complètement soustrait au milieu d'Adelsward. Je n'avais revu qu'une seule fois le jeune baron, un soir, assez tard dans la nuit, dans ces petites calle qui avoisinent l'hôtel Danielli et dégorgent sur le quai des Esclavons un remous de basse prostitution monté des quartiers de l'Aspédale et de la Marina. Les petites prostituées de Venise sont frêles et maladives, avec je ne sais quel charme fiévreux et délicat. Drapées dans le long châle noir qui les amincit encore et balayant les dalles du volant de leur robe, elles ont la grâce pliante de longues tiges et l'agilité veloutée et lente d'hirondelles de marais. De magnifiques cheveux alourdissent leur face étroite, elles ont des yeux clairs et des teints de malaria, des attaches petites, et quelque chose de morbide est en elles, qui répugne et qui retient. Les prostituées de Venise sont très jeunes. Passé dix heures, leur essaim s'abat aux abords des grands hôtels, en quête du caprice ou de la curiosité du forestieri; un peuple de ruffians les suit qui les dirige et les surveille, et aussi le rut allumé des marins permissionnaires et des portefaix de l'Arsenal.
C'est dans une de ces ruelles mal famées, empestées d'odeurs de fritteria et de marchands de calamares (pieuvres bouillies dont est très friand le bas peuple, à Venise) que je retrouvais le baron en conversation avec deux fillettes à longs châles. Mme X…, la femme du peintre, était avec lui, riant et causant avec les deux prostituées. A ma vue, elle s'esquiva et se dissimula dans l'embrasure d'une porte. D'Adelsward m'avait aperçu; il quittait les deux filles et venait à ma rencontre.
—Vous avez vu Mme X…, me disait-il; elle a peur de vous; c'est très amusant. Nous levons des modèles pour son mari. Il y a des types merveilleux parmi ces filles.
Cette rencontre me rappelait que je devais un dîner à d'Adelsward.