Je l'invitai à l'excursion de Torcello, qui est un des grands spectacles et une des grandes mélancolies de la lagune. On déjeune à Burano et l'on revient par Saint-François-du-Désert. Mme de T…, ma vieille amie, fut de la partie; elle avait un faible pour l'élégance et l'esprit primesautier de d'Adelsward.


Dans sa Mort de Venise, M. Maurice Barrès a consacré à Torcello la plus belle page peut-être de son œuvre: Une soirée dans le silence et le vent de la mort. Burano, Torcello et Mazzorbo sont trois sépulcres, trois villes mortes enlizées dans une boue malsaine que la lagune pourrit encore. Ce sont des fleurs de ruine et de marécage, mais que le ciel de l'Adriatique enflamme de couleurs éclatantes, et riches d'un tel passé que leur misère et leurs décombres magnifient la solitude. L'excursion est classique. A Torcello, où Molmenti et Mantovani ont vu une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre pressée en guise de pain, nous visitâmes la Basilique, le Baptistère et Santa-Fosca. Barrès a tout écrit sur les mosaïques qui tapissent la cathédrale: dix-sept têtes de mort enfilées par les yeux y faisaient pendant, jadis, à dix-sept têtes vivantes ornées et parées de boucles d'oreilles. Nous rêvâmes devant les bas-reliefs du jubé, aussi décoratifs et ingénieux dans leur magnificence byzantine que les plus purs motifs des mausolées grecs. Nous déjeunâmes à Burano, assaillis et tourmentés par une meute de petits mendiants déchaînés par la générosité de d'Adelsward. Les gondoliers nous avaient pourtant bien recommandé de ne pas leur donner de sous. Ils nous poursuivirent le long du chenal, et, une fois sortis du village, les plus hardis, se retroussant jusqu'aux reins, entrèrent dans l'eau pourrie. Leurs nudités grêles nous accompagnèrent longtemps dans la lagune.

A Saint-François-du-Désert, qui est la partie la plus sublime de ce paysage de désolation, nous eûmes la grande émotion religieuse de ce petit îlot entouré de cyprès, dont Bœklin s'est inspiré pour son Ile de la Mort. C'est dans ce décor tragique que la légende a placé le miracle des oiseaux: Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans cela, je ne pourrai louer Dieu. La parole du saint a tout dévasté; pas une voix n'anime cette solitude. C'est, établie à jamais sur les eaux mortes des lagunes, la devise même du sanctuaire: Hic silencium.

Comme nous quittions cette île de détresse et d'abandon, un chant dolent et monotone nous fit lever les yeux. Une vingtaine de novices, de tout jeunes moines de seize à dix-huit ans, se promenaient le long des cyprès qui bordent l'île; de grands capuchons blancs abritaient leur visage du soleil; leur psalmodie pleura longtemps dans le crépuscule. A quelques mètres de là, nous croisâmes une barque plate qui emmenait à Burano le supérieur et deux autres Franciscains. Nous rentrâmes à Venise, exténués jusqu'à l'âme des profondes émotions de ce jour.

Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon telle que nous glissions sous les cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si je puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur l'eau, puis nous prirent dans leurs ombres. C'étaient les monuments des doges[9].

[9] Maurice Barrès.

Pendant que nous traversions les prismes et les miasmes de ces eaux de fièvre et de mirage, d'Adelsward, encouragé par Mme de T…, nous racontait la mort de son aïeul le comte de Fersen. Toutes les femmes ont un faible pour la figure de Marie-Antoinette. Le comte de Fersen, qui aima la reine jusqu'à la compromettre dans l'histoire et la littérature puisqu'il a inspiré à Alexandre Dumas le Chevalier de Maison-Rouge, mourut vingt ans après la fille de Marie-Thérèse, le jour même anniversaire de son exécution. Fersen avait tout fait pour faciliter l'évasion du couple royal. Déguisé en cocher, il était monté sur le siège de la berline qui emmenait Louis XVI et sa famille hors des murs de Paris et avait conduit les fugitifs jusqu'à Montmédy. On devait les arrêter à Varennes. Le comte de Fersen devait gagner la frontière; même à l'étranger, auprès de Gustave III de Suède et de l'empereur Léopold, il complotait l'évasion du Temple. Poète et royaliste, il composa la fameuse chanson de Frère Jacques, dormez-vous? qui était le refrain de ralliement de toute l'aristocratie dévouée à la reine.

Devenu le favori du roi Charles XIII, sa hauteur et la violence de ses sentiments monarchiques le rendirent odieux au peuple. La mort du prince héritier Christian-Auguste d'Augustenbourg, qu'on dit empoisonné par lui, acheva d'exciter le ressentiment national. Le jour des funérailles, comme il sortait de la cathédrale avec les autres dignitaires de la cour, la haie des soldats fut bousculée par la foule et le comte de Fersen, violemment arraché du cortège, fut entraîné et massacré par le peuple. Il fut même lapidé; mais en mourant, il chantait le couplet royaliste de ses vingt ans, le Frère Jacques composé pour Marie-Antoinette.

Ces souvenirs romanesques, ces gloires historiques remués par le jeune héritier d'un grand nom, dans la magnificence enflammée d'un crépuscule vénitien, ne manquaient pas d'un certain charme. Ce jour-là, pris par la grandeur du spectacle, Jacques d'Adelsward était simple et contait bien.