C'est que le rôle joué par l'effroyable ogresse de Lyon dans la tuerie d'Aix-les-Bains a changé du tout au tout la légende quasi séculaire établie autour des assassinats de filles.
Avant la découverte des cadavres de la villa de Solms, quand la police se trouvait en face de la nudité d'une Blanche de Brienne, d'une Marie Aguétant plus ou moins adroitement étranglée, ce sont des noms d'hommes qui s'évoquaient aussitôt, des noms d'aventuriers levantins ou de bandits espagnols comme Pranzini et Prado. Les souvenirs du théâtre de Pierre Decourcelle aidant, on voulait voir à toute force, dans ces hécatombes de femmes galantes, la main de criminels de haut vol, un exploit hardi et sanglant de bandes organisées, et nous eûmes, à côté des chroniques judiciaires, des Premiers-Paris romanesques dignes de Gaboriau et de Xavier de Montépin. Ce furent, armées de pied en cap, comme la Pallas Athénè surgit du cerveau de Zeus, des bandes syndiquées d'étrangleurs de filles et de voleurs d'écrins. A lire les journaux du moment, Eugénie Fougère avait été la victime d'une de ces bandes organisées. Epiée, guettée et surveillée depuis des mois par une de ces Illimited Company de pègres cosmopolites, la pauvre «Foufou» avait payé de sa vie sa vaniteuse manie de promener ses bijoux de ville d'eaux en ville d'eaux. On nous resservait la bande des assassins en habit noir.
Subventionnés par des banques particulières, renseignés par des agences spéciales et défendus par des maisons de recel, de toute sécurité, dont la plupart sont d'ailleurs à Londres, protégés contre tout soupçon par un luxe et un train de vie dont les bailleurs de fonds soldaient tous les frais; c'étaient les grands seigneurs, aux noms ronflants, des villégiatures à la mode, les princes italiens calamistrés, lustrés et vernis des lacs et des plages, les marquis de Palerme si somptueusement bagués, chemisés et vêtus que la légende les veut entretenus, les afficheurs de liaisons cosmopolites, les lanceurs de femmes, les trop beaux sigisbées (salués par tous, mais du bout des doigts) de vraies grandes dames un peu mûres et de jolies filles de demain, les héros de grosses parties clamées et cornées de Florence à Rome et de Baden-Baden à Vienne, les personnalités de bars et de restaurants de nuit, les derniers soupeurs, illustrations de l'Almanach Gothon, comtes de Poissy et princes de Babylone, ducs de Ninive et chevaliers de Fresnes, tous écumeurs de la Riviera, coureurs de grèves et suiveurs de femmes, ponteurs admirés des snobs et des naïfs, titres et millions courtisés par la badauderie des nouvelles couches, seigneurs du dernier bateau et de la prochaine voiture cellulaire, rastaquouères, grecs de salles de jeux, maîtres chanteurs, estourbisseurs de filles et autres rats d'hôtels…
C'est beau de rêver… La vérité est plus plate. Il a fallu en découdre de ces imaginations. Pour moins poétique, la vérité a été autrement terrible. L'enquête faite, l'assassinat d'Eugénie Fougère, ce chef-d'œuvre présumé d'une bande de cosmopolites, s'est trouvé être une combinaison de Montmartre. C'est entre la place Blanche et la place Pigalle qu'ont été pesées les chances et arrêtées les conditions de l'assassinat. C'est entre un vulgaire souteneur du boulevard de Clichy, bagottier au besoin de sa propre malle (à son retour de Vichy, Bassot montait lui-même ses bagages au cinquième), un banal petit homme, trop beau pour rien faire, et trop prudent pour opérer lui-même, et une ancienne caissière du Hanneton, une lourde et massive quadragénaire, si peu femme d'aspect que les nymphes éreintées de la Souris auraient pu l'appeler papa,—c'est entre deux tels êtres que le coup d'Aix s'est perpétré. C'est derrière des soucoupes de bocks, entre une salade de museau de bœuf et une saucisse de Francfort choucroute, peut-être en écoutant la musique esquintée et les aigres flonflons de la dernière fête de Montmartre, que «la Nubienne» et son complice ont décidé la mort de la dame aux diamants.
Un ouvrier tailleur de Lyon, une espèce de dégénéré sans volonté et presque inconscient dans sa bêtise criminelle, puisque assassin par reconnaissance, prêta main-forte à la Giriat: César Ladermann n'a même pas pu supporter le fardeau de son remords! Il s'est suicidé, laissant «la Nubienne» et Bassot se rejeter l'un à l'autre la responsabilité du crime. De cette combinaison sanglante, échafaudée entre deux déclassés de province échoués à Paris (la Giriat et Bassot sont tous deux de Lyon), de ce coup monté et commis par deux épaves de la basse prostitution parisienne, imagination macabre d'une vieille garde à la côte et d'un souteneur las de sa matérielle de dix francs par jour,—de toute cette lâcheté, de toutes ces hypocrisies et de tous ces atermoiements, une figure seule se dégage et surgit, effroyable: celle de Victorine Giriat, l'hommasse et sinistre figure de l'étrangleuse de femmes, la vieille garde assassine, la Dame de compagnie de la courtisane moderne.
La Dame de compagnie, l'amie pauvre, l'amie laide ou vieillie, supportée et subie, un peu par lassitude, par veulerie aussi et insensiblement admise dans l'intimité et le luxe de la fille arrivée, l'amie qui a eu des revers, la vieille chérie qui n'a pas réussi et que, par pitié, par horreur de la solitude et pour la joie de l'humilier un peu, les Liane et les Florise finissent par installer chez elles entre la manucure, l'enfileuse de perles, la courtière en bijoux et le garçon coiffeur; la Dame de compagnie qui, le matin, fait les courses, relance les fournisseurs, apaise les créanciers et éconduit les fâcheux (c'est elle aussi qui solde les gages de l'office, vérifie les comptes de la cuisinière, reçoit l'entremetteuse, dépouille la correspondance, lit à haute voix le Courrier de la presse et écrit au besoin les lettres qu'on lui dicte); la Dame de compagnie, mi-femme de chambre et mi-confidente, que l'on emmène avec soi de cinq à sept au Bois, aux potinières dans les bars, et le soir dans l'avant-scène, où son teint blême et ses robes sombres font repoussoir à la beauté de la créature! On lui donne aussi les manteaux démodés, les corsages défraîchis, les chapeaux qui ont cessé de plaire, on l'humilie sans le vouloir de prévenances et de cadeaux, on la plaint jusqu'à l'exaspérer, on la console jusqu'à s'en faire haïr. C'est sur elle aussi que l'on passe les mauvaises humeurs, c'est elle qu'on appelle «vieux chameau, ordure et triple brute» les matins du billet protesté, le soir de la rupture avec le gigolo et de l'explication pénible avec l'entreteneur. La Dame de compagnie! c'est à elle aussi que l'on confie les fantaisies coupables pour les petites amies (les vieilles Chochottes ont toutes les indulgences), les bons tours que l'on médite de faire à monsieur, les fugues rêvées avec l'amant de cœur; c'est elle, enfin, que l'on consulte pour les placements de fonds, les achats de valeurs et de titres de rente, et, les soirs de repos, entre deux réussites (car Chochotte sait faire aussi les cartes), c'est à la Dame de compagnie qu'on fait estimer la valeur de l'écrin et c'est à elle que l'on confie les beaux projets d'avenir…
Et dans la vieille âme ulcérée et fielleuse de Chochotte consultée, s'amassent et s'aigrissent jalousies et rancunes.
Cette amie à tout faire de la femme entretenue, nous la connaissions déjà: Dumas fils l'a campée de main de maître dans la Dame aux camélias.
C'est Prudence, la modiste un peu mûre que Marguerite Gautier entretient discrètement des déchets de sa garde-robe et des reliefs de sa table. Foncièrement bonne, la Dame aux camélias l'admet à ses soupers, se laisse taper des vingt-cinq louis qui maintenant en représenteraient cinquante, et, les jours de gêne, quand l'amour entré dans la maison fait baisser la recette, c'est Prudence que la Dame aux camélias envoie engager les diamants et le cachemire et prier le marchand de chevaux de lui reprendre l'attelage à moitié prix de la vente.
C'est Prudence et ses quarante ans un peu grotesques, affairés et complaisants, qui meurent toujours de faim en se mettant à table, amusent les convives par leur appétit dévorant, introduisent l'amant de cœur dans la place, et parmi la bohème et le désarroi d'une vie orageuse et précaire, installent la passion, le désordre et la ruine dans la maison de la bienfaitrice.