Insouciante et inconsciente aussi, c'est elle qui, après avoir présenté Armand Duval à Marguerite, l'avertira des sacrifices d'argent de sa maîtresse et le fera s'endetter pour elle. C'est encore Prudence qui, par ses indiscrétions, préparera l'atroce scène de rupture du quatrième acte,—et au cinquième enfin, la Dame aux camélias abandonnée, mourante, se débattant dans l'affreuse gêne des courtisanes malades, c'est Prudence qui revient à la charge avec son cynique égoïsme de vieille garde besogneuse, harcèle cette agonie, râcle des fonds tiroir et, dans cette maison guettée par les huissiers, sur les derniers cinq cents francs qui restent, en emporte gaiement deux cents… pour ses cadeaux de fin d'année.

Prudence, odieuse d'étourderie et d'inconscience, malfaisante sans le vouloir peut-être, à la manière des rongeurs, taupe de la galanterie parisienne, qui, aveuglément, dévaste et démolit le joli juchoir des cocottes où la Dame aux camélias l'a par pitié laissée rentrer et revenir, ce type de Dumas, c'est la Dame de compagnie de la courtisane d'il y a cinquante ans.

Depuis, le temps a marché, le progrès aussi, les fiacres ont fait place à l'automobile, et auprès du téléphone qu'est-ce que le télégraphe? Les amies pauvres des courtisanes ont aussi fait quelques progrès.

Il y a loin de la modiste qui emprunte dix louis à la gêne de la Dame aux camélias mourante, à «la Nubienne», indicatrice pour assassins, qui prépare le coup des écrins de sa maîtresse et, au dernier moment, les complices faiblissant, l'estourbit et l'étrangle.

La Prudence d'Alexandre Dumas fils est une taupe, Victorine Giriat est une hyène; il y a entre ces deux femmes toute la différence que la nature a mise entre un rongeur et un fauve.

Néanmoins, que ce genre de femelle n'essaie pas, en Cour d'assises, de se hausser jusqu'au rôle de grande criminelle. Cette héroïne n'en a ni l'envergure, ni le génie: c'est une criminelle par occasion. J'ai déjà écrit le mot hyène, je le maintiens. Victorine Giriat est une bête malfaisante et puante de la basse prostitution. Ce sont les tares et les misères de sa vie de déclassée qui, de chute en chute, l'on conduit où elle est. Son crime est fait de rancœurs, de rancunes, d'envie, et de combien de lâchetés! C'est la facilité de la chose qui l'a séduite, c'est la confiance d'Eugénie Fougère qui lui a permis de broyer d'un coup de dent la main qui la nourrissait. C'est un crime de bar et de crémerie, conçu dans l'atmosphère épaisse et parmi les relents aigres de choucroutes et de bières d'une de ces arrière-boutiques obscures, mi-estaminets, mi-agences d'affaires, où traînent dans la journée tant d'équivoques veuleries, tant de louches oisivetés.

Conçu peut-être dans l'escalier d'une maison de rendez-vous, parlé et mimé ensuite dans l'échoppe d'une marchande à la toilette, et convenu sûrement à la terrasse de quelque café de souteneurs, il pue, ce crime, le chloroforme éventé, les dessous douteux de fille gênée, le maryland du traiteur de blanches, le faguenas de la brocante et le musc du parfumeur.

Il est ignoblement de Paris, et plus ignoblement de Montmartre. Il pue le Hanneton et la Souris, il appelle et commande la rafle. Rafle inutile, puisque, en dépit des perles évanouies et des Eugénie Fougère trouvées ligottées et étranglées parmi les dentelles et les batistes de leur lit, les Florise et les Liane auront toujours besoin d'entretenir et d'humilier auprès d'elles une «Nubienne» de Montmartre, de Lyon ou de Lesbos, et que ces fragiles créatures de luxe et de luxure, par horreur de la solitude, auront toujours, installées dans le boudoir et dans l'alcôve, des modernes Prudence… Imprudence éternelle!

LE MÉTIER DE FEMME

Nous traversons une époque terrible aux femmes: galantes ou honnêtes, l'amour se résume pour elles par un coup de rasoir sur l'artère carotide ou deux balles de revolver dans la tempe. De Paris à Constantine, que l'adorée s'appelle Marion Lescot ou Juliette, c'est toute sanglante, la chair trouée et le front couronné des violettes de la mort qu'elle nous apparaît sur sa couche funèbre.