Rue Caumartin, le comte Linska de Castillon dévalise ses écrins et son portefeuille; à la villa Sidi-Merbouk le jeune et trop lettré Henri Chambige lui vole sa réputation d'honnête femme et, violée ou non, la tue une seconde fois dans la mémoire de ses enfants en la déshonorant dans la tombe.

C'est vraiment un triste métier que d'être jolie femme aujourd'hui. Dans le promenoir de l'Eden comme au foyer familial l'amant assassin est là qui vous guette, chaste et touchante Mme Grille, comme il vous épie, vénale et peu intéressante Marie Aguétant. Après l'assassin rastaquouère, l'assassin littéraire; à côté du don Juan de bas-fonds, sinistre gibier de potence échappé d'un tableau de Goya, vrai César de Bazan de la prostitution parisienne et espagnole, qui se campe avec des airs de grand seigneur devant le président des assises et traite dame Thémis de ma… en l'accusant de lui avoir prêté son cabinet d'instruction pour boudoir, le jeune et mélancolique Henri Chambige,—as-tu fini, Werther?—belle âme incomprise et un peu cabotine aussi, si préoccupée de s'écouter vivre qu'elle a voulu s'entendre mourir, grand râleur de soupirs et plus maladroit râleur d'agonie, analyste jusque dans son désespoir, dont il fera un livre—n'est-ce pas, René Vinci?—trouveur d'ailleurs de deux titres exquis, la Dispersion infinitésimale du cœur et l'Ame intransmissible, et de quelques tours de phrases désillusionnées que ne désavouerait pas M. Paul Bourget, qui l'a connu et peut-être encouragé, d'ailleurs.

Jugez plutôt: «Je me pris à aimer les enfants immédiatement, signe des illusions amassées dans l'âme, comme dit Céard.

«Plus encore que les femmes, j'aimais le mensonge.

«Ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge, nous l'adorons sous le nom d'idéal.»

Délicieuses et mélancholieuses tristesses d'une âme plus délicieuse encore, mais qui expliquent mal le guet-apens de Sidi-Merbouck; car, pour nous, Mme Grille a été assassinée par un inconscient et un fou, si l'on veut, mais bel et bien assassinée,—malgré le suggestif et malheureusement trop connu sonnet de la mort des amants de Baudelaire:

Nous avons des lits pleins d'odeurs légères…

que la chronique n'a pas manqué d'évoquer et d'effeuiller sur ce survivant et trop bien portant Roméo puisqu'il est aujourd'hui de mode de citer Baudelaire quand même et partout.

Oui, c'est un dur métier que d'être belle femme, peut s'écrier aujourd'hui le troupeau saignant des assassinées. Chastes, on les déshonore et on les tue; prostituées, on les dévalise et on ne les tue pas moins.

Il n'y a pas jusqu'à la pauvre Georgette Duvernet, bête comme une oie et jolie comme un cœur, qui n'ait son bout de rôle à dire dans ces banales tragédies: un des maréchaux de la chronique a eu beau trouver dans les dix balles échangées rue de Prony un joyeux sujet de vaudeville. J'y ai trouvé bien plutôt un veau de cabinet particulier et deux des plus comiques gentilshommes de restaurant de nuit qu'ait jamais produits la gomme des ateliers greffée sur la crème de la coulisse. On les nommait, le peintre Van Beers et le boursier Hakelberger. Hakelberger ou le télégraphiste perverti, un bon petit coulissier affolé de grande vie et de haute noce, un de ces mille et un innocents de la vie parisienne, que le boulevard happa, grisa, agrippa et grugea entre un écho du baron de Vaux et un potin de Tortoni, jobard de vanité, proie facile offerte à toutes les exploitations, y compris celles des filles et de leurs jolis petits amis; pas seul de son espèce, d'ailleurs, jobard capable de subventionner un grand journal et de le tuer sous lui pour le secret orgueil de connaître l'amour… coûteux d'une femme du monde; Hakelberger, l'homme de la fête au Vésinet célébrée dans tous les échos d'une certaine presse à certain prix, le plus roulé et le plus bafoué des amphytrions à sa table même; Hakelberger, le jeune premier assez naïf pour croire que les cent louis mensuels de l'entreteneur sérieux d'une femme donnent sur cette femme les droits du mari! Tirons l'échelle.