Après le peintre Van Beers, toutefois! Ah! celui-là! son nom suffit. Van Beers, l'usurier de la peinture au coldcream, à la veloutine et à la fleur de riz; Van Beers, contrefacteur de lui-même, l'homme à l'atelier tendu de soie tendre et de pâles dentelles, au vitrail d'antichambre orné de fleurs artificielles, aux panoplies faites de robes et de chapeaux de femmes, que l'ami Jean Worth lui façonnait et lui fournissait; Van Beers, plus Madeleine Lemaire que Mme Madeleine Lemaire elle-même, plus Ganderax que la Revue de Paris et plus Henri Meilhac que Ludovic Halévy! le peintre papillotant, chatoyant, à crier: «A la garde!», des Arlequines poncées et des reîtres vernis! verni lui-même du crâne à la semelle, de la barbiche à la Van Dyck à la moustache à la Van Beers, fanfreluché, cambré, lustré, calamistré, poudrerisé, vanbeerisé, exquis. Ouf!

Puis, entre ces deux entêtés de la gomme de la plaine Monceau, cette oie blanche et grasse et truffée de sottise qu'était Georgette Duvernet, ex-jolie modiste que Cythère galante dut au plus blond des Henry. M. Houssaye me permettra l'indiscrétion: cela se passait dans les temps très anciens où Georgette Duvernet avait comme un semblant d'esprit,—ou tout au moins le hasard en avait pour elle en mettant un garçon de talent dans son lit.—Après les artistes, la comédie.

Si belle et si jolie que fut la pseudo-assassinée de la rue de Prony, je trouve qu'elle eût fortement le droit de clamer haut et de se plaindre. Comment! voilà une jolie fille qui, pareille en cela à beaucoup d'autres demoiselles, donne à dormir et à aimer moyennant tant de louis la nuit; (marchande de sourires, elle vend au comptant et ne fait pas crédit). M. Hakelberger a la fantaisie d'être le Némorin de cette jeune bergère: rien de mieux; cela se traite au mois, à la semaine et au jour, bureau de location rue de Prony—location coûteuse qui fait honneur au riche locataire et pose bien son homme. Du jour où l'appartement lui aurait cessé de plaire, il est probable que M. Hakelberger fût allé chercher ailleurs un autre nid. Le hasard veut qu'il lui arrive le contraire. Gêné ou mis à sec par cette location coûteuse, il n'en peut plus payer le prix; Mlle Duvernet, propriétaire de son petit appartement, résilie immédiatement le bail avec le besogneux locataire: pas d'argent, pas de Suisses, sans cédille, et à un autre, le petit locatis. Qui entre immédiatement en possession et en jouissance? Le peintre Van Beers, qui avait été précédemment, lui aussi, locataire, regrettait toujours l'agréable logis, capitonné, commode, étroit, sans courant d'air, un véritable nid! Il revient, il paie même un terme d'avance, le peintre Van Beers, et, à peine installé, au moment où, après avoir visité, le bougeoir à la main, tous les coins et recoins du cher et charmant logis, il va se mettre et à l'aise et au lit, voilà notre coulissier qui, larron d'une clef, s'introduit nuitamment dans notre sanctuaire, injurie le nouvel occupant, mène et fait tapage, menaces, insultes graves, etc., bref, de mâle rage veut détériorer le logement et pif! paf! décharge en l'air les six coups de son revolver à travers tentures et glaces.

Elle est un peu forte, entre nous, cette petite charge ou décharge. Pendant ce temps-là, que pensez-vous que fait le peintre gentilhomme hollandais Van Dyck, non, pardonnez, Van Beers? Arraché de son lit, troublé dans son sommeil, sommé de déguerpir et de vider la place, il s'habille, le peintre Van Beers, il enfile son caleçon, ses chaussettes de soie, son pantalon collant, ses escarpins vernis, tend ses bretelles de moire sur le plastron cartonné de sa chemise, ajuste sa cravate, passe avec componction son gilet, son habit, puis arrive dans le couloir; pour ne pas demeurer en reste sans doute et ne rien devoir à son trouble-nuit, il décharge à son tour son revolver de poche dont une balle roussit la barbe d'Hakelberger et dont une autre lui troue l'habit.

Un pistolet de paille et un fusil de bois!

Et l'on s'étonna, on osa pousser des oh! et des ah! devant la cruauté de cette féroce Georgette qui, prise d'une terreur folle, accusa son ancien locataire et le chargea et le rechargea, et, toute transie de peur, supplia le commissaire de ne point le relâcher: «Oh! gardez-le, monsieur, il reviendrait; monsieur, surtout, gardez-le bien!»

Mais cette pauvre fille était dans son rôle… J'aimerais assez voir ceux qui s'indignèrent contre Mlle Duvernet réveillés à minuit par des coups de pistolet tirés à bout portant à travers leur alcôve. Mlle Duvernet était une commerçante: quelle serait la sécurité des clients si les fonds de commerce restaient exposés à de semblables attaques? c'est à la réputation de sa maison que M. Hakelberger porte atteinte. Voyez-vous Mlle Duvernet forcée d'écrire sur la porte de son troisième de la rue de Prony: Lasciate ogni speranza, vos qui intrate ichi! Pourquoi pas Ricordi me tout de suite? Autant, alors, se faire immédiatement honnête femme et avec cela que cela leur réussit, aux femmes honnêtes. A Constantine on leur brûle la cervelle tandis qu'à Paris on les rate.

On les rate! comme c'est encore flatteur, d'avoir été ainsi ratée par deux clients une même nuit; c'est une déconsidération complète. Aussi eûtes-vous bien raison, mademoiselle; n'en démordez pas, quoi qu'on dise, et ne lâchez jamais les mauvais clients qui se permettent de troubler votre travail nocturne. Portez-vous toujours hardiment partie civile, et en avant psitt, psitt, harche! Mesdemoiselles.

Ah! c'est un dur métier que d'être belle femme, honnête ou non, dans ce pays étrange!

Que Dieu prenne en pitié les pauvres courtisanes,