A un quart de siècle de distance, le crime était en effet le même. Même escompte de la mort, devenue prime d'assurance et prime rémunératrice pour celui qui l'a contractée.

Riche, étrangère, sans famille ou presque, Mme de Paw était venue à Paris pour y faire traiter par les spécialistes une assez cruelle affection du cœur. Comment vint-elle s'échouer dans le cabinet de consultation du Lapommeray, médecin alors obscur? Séduisant, besoigneux et intrigant, le beau docteur eut bientôt fait de s'insinuer dans les bonnes grâces de la pauvre femme, d'évincer ses autres confrères et de s'installer en maître dans la place.

Le traitement de Lapommeray fit d'abord merveille, et Mme de Paw allait partout chantant les louanges de son nouveau médecin; il lui avait ôté, sinon son mal, du moins ses souffrances comme avec la main, quand tout à coup son état empirait d'une façon alarmante, et Mme de Paw succombait, au bout de dix-huit mois de traitement, d'une paralysie au cœur.

Jusqu'ici rien d'anormal. Mme de Paw souffrait d'une affection du cœur, Mme de Paw mourut de cette affection; rien de plus simple et rien n'eut été plus vraisemblable, en effet, si, trois mois après la mort de sa cliente, le docteur Lapommeray n'avait réclamé aux Compagnies les quatre cent mille francs de primes d'assurances qu'il avait contractées sur la vie de Mme de Paw.

Quatre cent mille francs, chiffre énorme et somme exorbitante, qui faisait dresser l'oreille aux assureurs, toujours armés en guerre pour ne pas débourser. On fit enquête sur enquête, on s'étonna non sans motif du décès de cette assurée suivant de si près le contrat d'assurance, et on remarqua, non sans raison, la circonstance aggravante d'une malade mourant si subitement des soins d'un médecin intéressé à sa mort.

Furieux du discrédit jeté par de pareils soupçons sur son cabinet médical et sa réputation d'honnête homme, Lapommeray crut jouer d'audace en attaquant les Compagnies en diffamation; elles répondirent par une plainte au parquet et une demande d'exhumation et d'autopsie du cadavre.

Mme de Paw fut tirée de sa tombe, et ses entrailles confiées aux chimiste et médecins légistes; examen fait, Mme de Paw était morte empoisonnée, d'une intoxication lente de digitaline, laquelle avait amené une solidification et un arrêt du cœur!

Cette autopsie et l'assurance contractée sur la morte, c'était la condamnation de Lapommeray.

Il paya de sa tête sa maladroite impatience d'empoisonneur novice et de joueur nerveux. Comme son émule et clerc des Petites-Beurreries, le médecin de Mme de Paw n'avait pas su attendre.

Il faut toujours mettre au moins quatre ou cinq ans entre une assurance et la mort de la personne assurée. Et puis quelle enfantine manière de procéder: empoisonner de gaieté de cœur, sans même attendre une bonne petite période d'épidémie!