C'était d'abord une tasse de thé, apportée par le mari lui-même, empressé et presque affectueux, à la malheureuse créature, un soir qu'elle était souffrante; avertie par un goût singulier Mme Lecomte ne buvait que la moitié de cette tasse, regardait, examinait, découvrait au fond comme une boue rosâtre et se trouvait immédiatement prise de vomissements.
Partie remise.
Une autre fois, c'est une assiette de soupe qu'elle trouvait servie d'avance, à sa place, en se mettant à table: une prévenance de son mari. Elle s'en étonne, y aperçoit comme un bouillonnement, comme une écume mouvante, y goûte, la laisse et la fait jeter le lendemain par la servante sur le fumier. Une poule en a mangé et en crève.
Enfin, c'est le troisième attentat, commis avec le plus effroyable sang-froid d'assassin. A la fois féroce et caressant, tel le montra cette déposition.
«Le 30 janvier dernier, raconta elle-même, au tribunal, la femme Lecomte, tout à fait rétablie, nous étions allés avec mon mari à Poissy, pour le bout de l'an du père de sa première femme.
«Nous étions partis tous deux seuls, en voiture; nous devions dîner dans sa famille, et revenir à la nuit.
«Pendant la journée, mon mari raconta que les routes n'étaient pas sûres. Il parla d'une attaque nocturne dont il avait été victime, prétendit-il, peu de jours auparavant. Des brigands de grand chemin avaient tiré sur lui aux environs d'Orgeval, et il montra encore l'éraflure d'une balle sur le cuir du cabriolet.
«A peine nous étions-nous engagés dans la campagne pour rentrer à Orgeval, que mon inquiétude s'éveilla. Nous avions quitté la route et la voiture s'enfonçait dans un chemin creux. Tout à coup, l'unique lumière qui éclairait la voiture s'éteignit. Je vis parfaitement que c'était mon mari qui venait d'ouvrir la lanterne; je jetai un cri.
«—N'aie donc pas peur, me dit-il; c'est le vent!
«Machinalement, je plongeai la main dans la poche de son manteau, où il avait l'habitude de porter son revolver. La gaîne y était, mais l'arme avait disparu.
«A ce moment, je compris qu'il allait tirer sur moi.
«—Donne-moi la main, lui dis-je; j'ai peur!
«Et, durant dix minutes peut-être, je lui ai tenu la main gauche, pendant qu'il conduisait de la main droite.
«Mais tout à coup, il a lâché brusquement les guides. J'ai vu qu'il cherchait quelque chose à côté de lui et j'ai ressenti une grande douleur à la tête, comme si j'avais été précipitée dans le fossé.»
Mme Lecomte avait été frappée à bout portant de deux coups de revolver; le premier l'avait atteinte au front, le second au sein droit.
«Je n'avais pas perdu connaissance, poursuivit la pauvre femme, mais je fis la morte; je savais que le revolver était chargé à cinq coups et que, si je faisais un mouvement, j'étais perdue!»
En arrivant au bourg d'Orgeval, Lecomte fouettait son cheval et l'arrêtait devant la mairie. Là, il racontait, tout en larmes, que des assassins l'avaient assailli en route, qu'ils avaient tiré sur la voiture, que sa femme avait été tuée roide.
Il le croyait du moins, mais elle semblait seulement l'être. On la couchait, elle avait la fièvre. Bientôt, elle demandait du tilleul et Lecomte alors voulut encore le lui monter lui-même, comme il lui avait un soir monté son thé… Une heure plus tard, d'épouvantables vomissements tordaient de nouveau la femme. Cette fois seulement, quelqu'un courut chercher les gendarmes et le fermier des Petites-Beurreries fut arrêté.
Le jury de Seine-et-Oise, inexorable envers cet homme quatre fois assassin d'intention sinon de fait, condamna à la peine de mort l'empoisonneur arsenieux d'Orgeval comme, vingt-cinq ans auparavant le jury de la Seine envoyait à l'échafaud l'empoisonneur à la digitaline de Mme de Paw: le célèbre docteur Lapommeray.