Madame Sarah Bernhardt (cette âme exquise d’artiste!...) est coutumière de ces faiblesses. D’ailleurs, madame Sarah Bernhardt ne serait pas de théâtre si elle ne professait pas le culte du fétichisme, dont sont atteints pas mal de directeurs. Après l’opération qu’elle subit, il y a deux ans, rue d’Armaillé, dans la maison de santé du docteur Pozzi, elle prit l’horreur subite de ses opales, les merveilleuses opales qui larmaient et ruisselaient le long de ses dix doigts: elles l’avaient trahie, disait-elle; elle ne voulait plus les voir, les pierres traîtresses! Toutes ses bagues furent envoyées chez le joaillier, et Lalique, à la place des gemmes condamnées, des opales maudites, y enchâssa tout un jeu de turquoises, la turquoise, la pierre qui porte bonheur. Madame Sarah Bernhardt eut désormais des mains céruléennes. Les mains pâles baignées de lueurs blêmes et changeantes seyaient mieux à sa beauté impérieuse et délicate; l’opale la faisait davantage «Princesse lointaine». Quelle gemme napoléonienne arborera l’impérial travesti de demain?
Je ne le verrai pas, car je pars. J’avais retardé d’un jour mon voyage pour applaudir la tragédienne dans l’uniforme blanc déjà porté par M. de Max; les superstitions de la femme, en retardant indéfiniment la première, m’ont privé de ce plaisir. Je ne verrai donc pas Sarah coiffée de ses seuls cheveux coupés court, Sarah, qui a sacrifié à la vérité et à la plastique du rôle une toison d’or universellement célèbre (un coffret de bois de rose a reçu la précieuse relique, d’indiscrets reporters ont pris soin de nous en informer). Madame Sarah Bernhardt coiffée à l’enfant, cela était pourtant tentant, et cela me tentait; mais il est vrai que j’éviterai aussi le public de la première et les propos de couloirs d’une salle d’invités... Il y a des compensations!
Même jour, au «Journal», six heures du soir. Un joli mot de Whistler. C’est Jean de Mitty, le Mitty de «Napoléon» et de «Stendhal», qui sera demain le Mitty de «Brummell», qui me le rapporte.
Un richissime Américain visite l’atelier de la rue du Bac, et, en amateur sagace, émoustillé, affriandé par la cuisine savoureuse des études du peintre (tant de symphonies en or et rose, en bleu et gris, en fauve et vert!), mais en même temps en Yankee sûr du pouvoir de sa fortune: «Combien?» demande-t-il négligemment au peintre en lui montrant les murs de l’atelier. Alors, Whistler, imperturbable: «Combien? Quatre millions.» Et, comme l’amateur se récrie, «Mes prix posthumes», conclut modestement le portraitiste de Théodore Duret.
Mercredi 14 mars.—A la salle Georges Petit, à l’Exposition de la Société nouvelle. Gabriel Mourey, rencontré hier dans les couloirs de la maison Ollendorff, m’a tellement pris à partie pour que je ne quitte pas Paris sans être allé voir ses peintres que j’en ai manqué le rapide de 8 h. 25... Bref, m’y voici. J’arpente à mon tour les dédales du temple. Tous à la cimaise. Les voilà bien, les avantages des expositions particulières!
Et c’est, à l’entrée, le panneau (Venise et paysages), de M. Eugène Vail. Les Lucien Simon ne lui font pas trop de tort, et Simon, ce sont pourtant les magistrales études du «Cabaret breton» et du «Jour de pardon». Oh! le dessin serré et la substance éclatante des rouges et des blancs de ce bon peintre. Les Cottet, autre bretonnant, me prennent moins; les Griveau, moins personnels encore, attristent l’œil de leur sécheresse. Mais voici les féeries d’or fluide de Gaston Latouche.
Les Henri Martin ne m’enthousiasment point: c’est d’une maîtrise déjà routinière. Et la véritable attraction de la Société nouvelle réside, il me semble, avec les intérieurs de Walter Gay, déjà nommé, dans les mélancolieuses études de province de M. Henri Duhem (oh! son «Soir de givre» et son «Humble Jardin») et dans le Bruges mystérieux et crépusculaire des six envois de Le Sidaner: une interprétation, on dirait, des «Vies encloses», de Georges Rodenbach. C’est le même charme pénétrant de tristesse, de résignation et de songerie quiète, quelque chose à la fois d’apaisé, de provincial, de lointain et de très doux qui dort et trouble cependant, nostalgique comme une oraison psalmodiée de béguine, dans l’eau morte de ses «Berges» et de l’étude intitulée le «Miroir»... Et l’impression de logis-fantôme, de maison Usher, que donnent les grandes fenêtres bleuâtres de son «Orangerie», et le mystère d’au delà de ses pignons enveloppés de brouillards.
Les «façades ensoleillées», d’Emile Claus, et ses maisons tout en rose sous le jeu d’ombres des pommiers de leurs vergers d’hiver m’étonnent encore sans tout à fait me charmer. D’Alexander, un portrait d’homme hors pair; j’aime moins ses études de femmes; d’Albert Baertsoen, une «Neige» tout à fait étourdissante, une neige qui, par ses ombres vertes et ses merveilleux gris impose le souvenir de Whistler. De Brangwyn enfin, une éclatante et prestigieuse tapisserie persane, qu’il intitule «Potiers au bord de l’eau».
Même jour, cinq heures et demie, sur le boulevard, une rencontre. —Et vous partez toujours ce soir! —Toujours ce soir. —Heureux veinard! Et vous brûlez l’«Aiglon»? —Je le trouverai au retour. L’oiseau a bec et ongles; avec une presse aussi soignée, la centième est assurée. —Oui, j’ai lu les interviews. Mais vous manquerez une belle chose; la première sera curieuse. —J’emporte le «Roi de Rome», de Pouvillon. —Comme provision de route? —Non, comme consolation. Je le lirai à Marseille en songeant à M. de Max, demain soir.
Jeudi 15 mars.—Madame Sarah Bernhardt dans l’«Aiglon».