Nous pouffons. Là-dessus, entre Musurus, qui nous annonce que la Comédie-Française est en feu; le théâtre de Molière brûle une heure avant la matinée.

De la braise oubliée sans doute... Et la commission des théâtres l’a visité la veille!

Samedi 10 mars.—Deux heures, Saint-Honoré d’Eylau, au convoi de la petite Henriot. On sort de l’église, et la badauderie parisienne entasse là des rangs de curieux venus pour voir les cabots et les ministres. C’est avec plus d’élégances, plus de fourrures et plus de retenue, l’enterrement de la petite Delobelle. Toutes les faces glabres pontifient; Mounet-Sully, seul, semble vraiment navré, et son aspect fait peine. Tous et toutes se comptent de l’œil. Madame Réjane affiche d’adorables larmes; il y a là de bien beaux yeux rouges d’authentiques pleurs, mais les lèvres ne le sont pas moins d’authentiques fards. On se sourit avec des yeux de cinquième acte. Toutes, je veux le croire, sont profondément émues: la victime était si jeune! et ses vingt ans, sa joliesse plaident pour elle; mais aucune des belles pleureuses n’a négligé son maquillage. Mademoiselle Moreno seule est vraiment pâle, et mademoiselle Sorel, vraiment rose: mais la palme de la beauté demeure à mademoiselle Mégard. Dans la foule, Paul Hervieu, Maizeroy, très ému, lui, car il connaissait la morte, Lehideux, Grosjean, Caran d’Ache; l’événement est très parisien.

Le catafalque est une monumentale gerbe de fleurs, une montante avalanche de daturas, de gardénias et de roses blanches; il s’ébranle dans la foule avec des allures de galère enrubannée et fleurie de fête galante; les fêtes de la Virginité et de la Mort.

Dimanche 11 mars.—Venise à Paris. Rien des échafaudages qui dressent le théorème de leurs silhouettes géométriques le long de la Seine, rien des coupoles et des façades de palais qui transforment le panorama du fleuve en je ne sais quelle monstrueuse ville du vingtième siècle, à moitié Amsterdam, à moitié ville des doges, mais surtout très Byzance; mais vingt études de la «Regina della mare e della sorella della luna», vingt tableautins sur Venise, reine de la mer et sœur de la lune, vingt toiles éveilleuses de rêve et consolatrices sous les ciels froids et gris d’un printemps grincheux.

L’exposition de mademoiselle Marie Sommer à la galerie Georges Petit, et voici les «Derniers rayons de soleil sur le canal Grande», le «Quartier Ogni Santi», «Fondamenta Nuova» et la mélancolie de la lagune morte, «San Trovaso», l’ «Eglise della Salute», qui fut un mois mon horizon des fenêtres du palazzo Veniere, que j’habitais; le «Pont des Soupirs», naturellement; la «Giudecca» et l’infinie tristesse de ses canaux bordés de prairies; la solitude de «San Francesco del Deserto», et tant d’autres souvenirs! toutes mes heures vénitiennes, toutes mes songeries déjà lointaines évoquées par une palette soleilleuse: le ton de brique écorchée des vieux palais, la dorure ternie des statues, les noirs profonds des embrasures de porte, le gris bleuâtre des très anciens balcons, toute la vie des pierres du vieux Venise reflétée et doublée dans l’eau lourde, l’étain figé des canaux animé et enflammé par la lèpre des façades et la zébrure des ciels; tout Venise, enfin, et sa décomposition splendide, toute sa somptuosité de pourritures sublimes, que seul Barrès a su rendre et chanter, exprimées cette fois par une amoureuse et une compréhensive de sa déchéance grandiose.

Chez le même Georges Petit, l’exposition de la Société nouvelle, l’exposition Gabriel Mourey... Alexander, Aman Jean, Brangwyn, Latouche, et Le Sidaner, etc., etc... rien que des noms de peintres chers, rien que des talents aimés, sympathiques, si personnels et si vrais... Mais ce serait beaucoup de peinture pour aujourd’hui... J’ai trop de Venise dans la tête: je reviendrai.

Je vais prendre le bateau-mouche à la Concorde et je descends la Seine entre une double rangée de donjons, de terrasses, de dômes et de palais... Oh! cette traversée de l’Exposition au crépuscule! quel spectacle vaudra cette immense allée d’eau bordée d’alhambras, de généralifes, de pagodes, de cathédrales et de kremlins?... C’est le tohu-bohu architectural d’un rêve de fumeur d’opium; toutes les époques ont entassé là, sur les bords du fleuve, des spécimens de monuments hétéroclites, fastueux et bizarres. Quel dommage qu’il n’y ait pas un beau coucher de soleil ce soir!... Oh! toutes ces villes hindoues, birmanes, et italiennes, et espagnoles, se détachant sur un ciel d’or! L’Exposition de 1900 nous promet pour la fin de cet été de bien beaux Turner!

Lundi 12 mars.—Les superstitions de madame Sarah Bernhardt. Par déférence pour la Comédie-Française, la «Maison du feu», qui débutait hier soir à l’Académie nationale de musique, madame Sarah Bernhardt, qui est très bonne et a oublié l’accueil fait à la Duse par nos aimables sociétaires, le banquet d’Armenonville et les stances de M. de Féraudy, madame Sarah Bernhardt a reculé sa répétition générale, ce qui mettait la première de «l’Aiglon» à mardi soir, un 13.

Or, comme madame Sarah Bernhardt est superstitieuse, elle a délibérément reculé de deux jours, et l’œuvre de M. Rostand affrontera le feu du public jeudi soir.