Une œuvre colossale en vérité que ces cinquante-deux aquarelles pour illustrer le rêve punique de Gustave Flaubert, une œuvre qui a demandé quatre ans de labeur à l’artiste, un séjour de neuf mois à Tunis, en face du Bou Cornin, des marais de sel, et combien de journées d’étude contemplative entre la Goulette et la Marsa! Mais grâce à l’âme d’enfant, pétrie par un poète, qu’est M. Georges Rochegrosse, la vision, si prompte chez les imaginatifs, a surgi pour lui de l’ambiance des regards et des choses. Il a perçu Carthage vivante encore autour de lui; les indigènes rencontrés, leurs profils de dromadaires, leurs toisons laineuses et leurs noirs yeux puniques ont fourni à sa fantaisie l’appui d’une réalité évocatrice. Il a vu le culte de Moloch et connu celui d’Astarté et, le texte de Flaubert en main, il a lu dans les hiéroglyphes des faces humaines et des ruines légendaires la cruauté de l’or, les mercenaires en croix, les lions suppliciés aux avenues de la ville immonde, les flaques rouges du défilé de la Hache et, plus tragique encore que les charniers, la tourbe des parasites lécheurs de sanie, et les suffètes au teint de lèpre blanche, et la pourriture des ventres obèses et des goîtres lourds, et, sur cette société en décomposition, l’odeur des sanctuaires et des charognes; Carthage enfin, Carthage vaincue en vain par Rome et le génie latin, la Carthage étouffante et suant l’or et la gloutonnerie cruelle, que Flaubert éclaira du terrible soleil d’Afrique.
Toutes ces horreurs somptueuses, tous ces rêves effarants et grandioses d’une religion de stupres, les aquarelles de M. Georges Rochegrosse nous les donnent, œuvre imprévue surtout dans les grouillements de foule, les effondrements de corps, d’armes et de machines des sujets de bataille; et la reconstitution visionnaire des architectures donc et l’ingéniosité de composition de certaines planches dont les marges sont comme encombrées de trompes d’éléphant.
A côté de l’œuvre du peintre, celle de la collaboratrice; les bleus translucides et les violets nocturnes, gemmés d’opales et de sardoines, du Zaïmph, le voile de la déesse, reconstitué par madame Rochegrosse, et les joyaux lunaires tout de perles verdâtres et bleuâtres, de coquillages et de scarabées composés par la vaillante jeune femme de l’artiste pour la «Salammbô» qu’elle lui posa.
Mardi 6 mars.—Les belles chéries, elles jabotent (il est cinq heures) dans le petit salon bleu et or; elles parlent influenza, naturellement, complications, suites et décès de la grippe. Ce ne sont qu’enterrements; à Londres, ils meurent comme des mouches; le Midi lui-même est contaminé: petite vérole et typhoïde; Paris est triste à en mourir, et sans les travaux de l’Exposition... Les travaux de l’Exposition! L’une trouve ça ignoble. Paris est une tranchée ouverte; ce ne sont que remblais, déblais et démolitions; toute la ville perd ses entrailles. D’où tant d’épidémies; tous ces miasmes... Paul Escudier a la jaunisse. «—Avez-vous des tuyaux sur l’«Aiglon»? —Et l’«Education de prince», aux Variétés? —Quelle interprétation: Brasseur, Lavallière, Mégard et Granier! —Il a toutes les chances. —Vous avez vu sa lithographie par Bataille? —Il ne l’a pas trop esquinté. —Bataille n’éreinte que ses amis; les passants, il les respecte. —Vous avez vu son Lorrain et son Henri de Régnier? —Des exécutions. —Et le Muhlfeld donc: l’air d’un oiseau carnassier! —Et il a fait un joli Vandérem. —Ce Bataille, c’est le chercheur de tares dans toute sa cruauté. —Il les découvre. —Il les fait naître. —Son album sera documentaire pour la postérité. —Et sa pièce? L’ «Enchantement», au Gymnase? —On répète autour de son lit: il est aussi influenzé. —Est-ce Bady ou Hading? —Hading. —Hading dans une pièce de Bataille! Alors, Bady? —Oh! mes beaux yeux, pleurez! —Et il paraît que, pour recevoir Hading au lit... —Vous dites? —Mais on répète à son chevet. —Oui, pour ses répétitions privées, Bataille arbore des chemises roses. —De soie, ma chère! —Oh! ça, c’est une version d’Edmond Sée. —Oh! alors, ce n’est plus l’influenza: c’est la peste! —Et Fregoli? —Assez! je l’ai vu trois fois. —C’est qu’il n’y a rien à voir au théâtre. —On ne peut pas toujours voir «Louise». —Moi, je suis retournée au «Béguin». —Encore! Mais vous en avez un dans la troupe, de béguin: Grand ou Gautier? —C’est ce qui vous trompe; je ne gobe que Lérand. —Le Foucher de «Madame Sans-Gêne» et le M. Dupont de ses trois filles. S’est-il assez composé! —Mais ce rôle de Naudet est délicieux. —Un peu emprunté à «Amants». —Mais plus poussé. —Oui, c’est d’un joli effacement, d’une note délicate et atténuée. —Et il y a des mots charmants dans cette pièce: la scène de reprise entre Paul et Yvonne: «Console-moi de tout le chagrin que j’ai pu te faire.» —C’est très humain. —Très femme, surtout. —Ça m’a étonné de Pierre Wolff. —Pourquoi? C’est une aventure personnelle. —Tout comme «Amants» et la «Douloureuse»: ces messieurs n’ont qu’à sténographier. —On appelle ça vivre sa vie. —C’est un peu plus vécu que «Diane de Lys». Avouez. —Est-ce assez dix-huit cent cinquante, la chaise de poste et l’ambassade. «Nous partons pour l’Allemagne ce soir.» —Vrai, c’est plus coco qu’«Antony» et qu’«Elle me résistait je l’ai assassinée». —Je n’ai pas retrouvé Bartet. Bien bourgeoise au troisième acte. —Vous ne l’avez pas retrouvée? Prenez garde! vous faites son éloge: cela prouve qu’elle se renouvelle. —Les hommes sont-ils assez ridicules! —Des chiens savants, n’est-ce pas? sauf cependant Baillet. —Albert Lambert est à crier. —Et Fenoux? Quel Devéria avarié! —Les acteurs de la «Dame aux Camélias» tenaient mieux à la Renaissance. —La pièce aussi. —Mais c’est Sarah qui l’avait montée. —Bartet est bien charmante dans sa robe verte, corsage à pointe et col plat. —Oui, la douleur lui sied. —Et, dans sa robe de deuil, tout en crêpe, au quatrième, est-elle assez mélancolieuse! —Le noir est le fard des blondes. —Aussi toutes les veuves le deviennent. —La femme est le seul animal qui blondisse en vieillissant. —Moreno, pourtant... —En effet, très bien, avec ses acacias qui allongent encore sa tête vipérine. —Oui, quelle parfaite duchesse de Maufrigneuse elle évoque avec sa souplesse blanche de levrette... empoisonneuse. —Quant à Renée du Minil, au quatrième, avec sa robe grise à volants et son chapeau à bavolet, elle m’a rappelé Bob Walter. —Et Persoons, dans sa robe de velours noir, et même la petite Henriot, dans son tulle bleu pâle! —Ah! celle-là est exquise! —Quelle ingénuité! Et jolie! A propos, avez-vous vu la dernière création de Suzanne Després? —Dans «Poil-de-Carotte», de Jules Renard? Je ne vais jamais chez Antoine: cela me fait l’effet d’un théâtre de quartier. —On n’y joue plus que du Trarieux. —Et l’«Empreinte»? Que dit-on de l’«Empreinte»? —D’Abel Hermant? —Une suite aux «Beau Four». —Comment, «Beau Four»? —Mais oui, le «Faubourg», que le lac de Genève lui a inspiré. —Son «Char de l’Etat» est pourtant bien amusant. —Oui, l’affaire Dreyfus retournée; mais à ce char-là personne n’a collaboré. —Alors, à votre avis, il faut se méfier des muses? —Des muses du picquardisme surtout. —A ce propos, vous savez que le beau colonel y a dîné? —Non. —Parfaitement, avec Zola, dans l’intimité: une curiosité qu’a eue la petite comtesse. —Oh! les snobinettes!
Mercredi 7 mars.—Saint-Cloud, rue Dailly, dans l’atelier de Gaston Latouche. Gaston Latouche, pourrait-on dire, le peintre des faunes et des cygnes (oh! sa féerie en or fluide de tous ces cygnes nageant dans l’éclaboussement ambre et perlé d’une vasque jaillissante de je ne sais quel Versailles, ces fameux cygnes à propos desquels la critique compara le peintre à Turner), Gaston Latouche, le maître des nuances et des reflets, le commentateur visionnaire des intérieurs du dix-huitième et des jeux auliques des anciens parcs, l’homme des jaunes surtout, ces jaunes en fusion transparents comme de l’aventurine, fins et nacrés comme des laques et bouillonnants, flavescents dans des roux et des orangés de crépuscule et d’incendie, Gaston Latouche, une des sensibilités d’œil les plus averties que je sache, et un métier d’artiste d’une souplesse et d’un mouvement, pour ainsi dire tournoyants. «Tournoyants» je maintiens le mot, en souvenir d’une mince plaquette intitulée le «Tournoiement dans l’art» où un paradoxe ingénieux exaltait la vibration et le mouvement dans la poésie comme dans la peinture, en opposition au hiératisme et à son immobilité.
Dans son atelier souterrain, assez semblable à la crypte de quelque abbaye, Latouche nous fait les honneurs de ses prochains envois: envois pour la nouvelle Association de peintres, qui s’ouvrira samedi prochain chez Georges Petit, envoi pour l’Exposition universelle...
Et c’est le «Matin», une fantasmagorie de coin de parc, où s’animent les ébats de nymphes et de faunes, on dirait descendus de leurs piédestaux; debout, dans la vasque d’un jet d’eau, des nudités de femmes se dressent et se peignent; un chèvre-pied s’ébroue et renifle de joie sous les stalactites liquides d’une nappe d’eau retombante; il est tout balafré d’ombres vertes qui le font étrangement vivant; dans le fond, des silhouettes de faunes déchirent les longs voiles de brume d’une figure épeurée, qui doit être la «Rosée»; des cimes de hêtres mordorés fusent dans le ciel: c’est chimérique et charmant.
Puis, c’est l’ «Adieu», la nuque et le dos nacrés d’une délicieuse femme en peignoir, donnant ses mains à baiser à un cavalier presque invisible dans l’embrasure d’une porte; le décor est celui de la chambre à coucher de Louis XV à Versailles: eau pâle des hauts miroirs, or fondu des consoles, délicats lambris en grisaille. «Innocence» nous montre une ronde de jeunes marquises accroupies autour d’un terme de faune qui s’anime; les ombres et les feuillages de la clairière sont en or, un or amorti et doux de feuille de platane en octobre. Et ce sont d’autres toiles encore: des intérieurs de chapelle succèdent aux évocations Louis XV, d’imprévues aquarelles d’une facture absolument déroutante aux tableaux à l’huile, des croquetons de Venise à des notations de Saint-Cloud et de Versailles. Les heures passent légères et roses comme teintées par le pinceau du maître. Et un invincible attrait me ramène toujours devant un groupe confus d’amours et de satyres érigeant une vasque au milieu d’un bassin, dans une allée abandonnée de parc, le tout grouillant de luminosités vertes et bleues, qui donnent à l’eau du bassin le ton gemmé d’une queue de paon; et le peintre n’a mis que deux jours à fixer cette vision prestigieuse.
Nous remontons dans l’habitation. Dans le salon vaste, clair et d’un agencement inconnu aux tapissiers à la mode, madame Gaston Latouche et sa fille offrent le thé aux visiteurs.
Jeudi 8 mars.—Une aubaine: Degas raconté par Forain, Forain, l’inimitable et l’admirable causeur, parce que notateur d’une observation sagace, exercée, toujours en éveil et doué d’un esprit imprévu, primesautier, tout français, un esprit que l’autre génération ne connaîtra plus, l’esprit à la fois léger et profond, Forain qui a le mot et l’épithète, en somme, le dessin et la légende. Et c’est, rapportée de Degas cette critique définitive: «Whistler fait mystérieux dans le clair obscur; Manet, lui, peignait mystérieux dans le clair»; et ce testament de Degas à son peintre et ami: «Au cimetière, s’ils veulent prendre la parole et faire des discours, tu leur sauteras à la gorge et tu diras: «Degas..., il aima le dessin... et un peu moi»... Et chaque mot, qu’il détache comme à l’emporte-pièce, d’une voix mordante, découpe l’idée, silhouette le personnage et fait flèche. C’est une joie de l’entendre, un régal que de suivre son geste accompagnant la phrase. L’auditoire est sous le charme, et l’auditoire c’est Octave Uzanne, Jean de Mitty, Grosjean, Maurice Barrès. Et, sur la déclaration d’Uzanne, de son horreur pour le truqué, le mensonge du théâtre, cet art juif, et la psychologie de commande des comédiennes, c’est cette anecdote authentique rapportée par Forain: L’attendrissement de romance d’un auteur dramatique s’extasiant sur la délicatesse d’âme d’une ancienne maîtresse, une sociétaire de la Comédie-Française (ne la nommons point), et citant cette aventure à l’appui (c’est Forain qui parle, imitant à miracle la voix tremblée, la diction presque psalmodiée de l’amant): «Une âme exquise, des trouvailles de cœur... Ainsi, au début de notre liaison, un matin d’avril, l’idée nous vint d’aller déjeuner ensemble dans le bois de Sèvres, à l’étang de Villebon. Nous marchions sous bois; tout à coup nous voilà devant une pelouse, une pelouse toute fleurie de pâquerettes. Elle, alors, devant cette floraison, eut un mot charmant: «De la neige oubliée», me dit-elle.