On est belge, savez-vous?
Jeudi 22 février.—Paris qui s’en va. Une lettre d’inconnu me signale la démolition de l’ancien pavillon de chasse du duc du Maine et le morcellement d’un des plus beaux parcs de Paris, parc jusqu’alors demeuré intact, et, chose incroyable, épargné jusqu’à nos jours par la pioche des entrepreneurs. C’est rue du Château, une étroite et populacière rue située derrière la gare Montparnasse, que s’étendait le beau domaine royal. Une vieille dame habitait un des étages du pavillon se réservant de louer les autres à d’hypothétiques locataires, puisque nul n’était admis à les visiter et que, fidèle observateur des ordres d’une maniaque, le concierge de l’immeuble ne laissait pénétrer personne même dans le jardin, et tout cela va disparaître. Nous n’avons plus le culte du passé. Cet amour de la tradition, qui fait la force et la grandeur de l’Angleterre et de l’Allemagne, toute une nouvelle société s’est efforcée de l’abolir en nous, et y a presque réussi; les hommes d’aujourd’hui n’admettent plus ce qui les a précédés: il faut que tout date de leur avènement dans le pays; et la vieille France, condamnée parce que les vieux souvenirs français sont gênants, doit disparaître des monuments publics, de nos rues et de nos places, comme elle est déjà rayée des cerveaux des enfants dans les nouveaux manuels d’éducation. Et, à l’appui de ce qu’il avance, mon inconnu me cite la place Vendôme, aujourd’hui déshonorée par des enseignes de couturiers et de magasins de luxe, la belle ordonnance de ses façades à jamais compromise dans son harmonie par le goût différencié des fournisseurs; et toute cette belle place, d’un style si pur et si noblement français, menacée, dans un temps prochain, du même sort que la place des Victoires, naguère un des plus beaux lieux de Paris, avec sa ceinture de grands hôtels Louis XIV précédés de jardins, le tout aujourd’hui démoli et devenu un carrefour de maisons de commerce; mais les Conseils municipaux de la Démocratie ont été si heureux de voir se gâter à plaisir les beautés d’un Paris monarchique, dont le souvenir leur est même odieux! On ne défend pas ce qu’on n’aime pas.
Dimanche 25 février.—Une lettre de Nice. —«Et Julien le costumier vient de débarquer, le Carnaval peut se lancer.
»Il y a ici les mille et une créatures; jamais on ne vit pareil déballage de demoiselles de tous rangs, de toutes rues et de toutes races, c’est plus Côte d’Azur que la Côte d’Azur elle-même, et c’est intéressant comme un spectacle qui ne peut avoir de lendemain. Malgré cela, il est temps de boucler les valises; tant de joie devient à la longue écœurante, et, dans quinze jours, je m’embarque en automobile pour regagner une patrie moins prostituée.
»C’est ici que vous auriez dû écrire «Histoires de masques». Dès l’aurore, c’est le masque qui est roi, la folie et l’orgie ont pris possession de la ville; mais les taciturnes comme moi sentent s’aggraver leur mélancolie devant cette Salpêtrière du Soleil.
»Vous me demandez des nouvelles. Lesquelles? On parle d’un vendeur du «Journal» enlevé par une étoile de la rampe, du mariage de Melba avec le violon Joachim. «Messalina» règne toujours à Monte-Carlo et Isidore de Lara est le maëstro le plus acclamé de l’univers dans la principauté de Monaco. Ici, les Russes russifient et reçoivent quelques leçons de chant sans distinction de rang et de sexe, c’est la continuation de l’alliance; les batailles de fleurs ont été plus encombrées, mais aussi moins riches en décors; beaucoup de monde, plus que les autres années, mais de plus en plus vulgaire: les nababs se font rares.
»Les tendresses de Monte-Carlo attendent aux arrivées des trains les rajahs qui ne viennent pas. Liane a risqué un nouvel empoisonnement, cette fois pour un baron du Bas-Rhin; la baronne Chocolat vous attend, Rose Demay perd ce qu’elle veut; toutes ces dames sont ici en famille, les Lévy-Kohn de Londres sont à Monaco.
»Il y a un bien gros scandale à propos de la dauphine d’Ibérie, une scène effroyable qui aurait eu lieu à un déjeuner chez le baron X... entre l’Altesse et le comte Tripetta; les détails s’en chuchotent sous le manteau, mais je ne puis rien vous affirmer, je ne suis pas assez sûr de mes tuyaux.
»Je vais me renseigner, et, si des détails peuvent vous intéresser, «a la disposicion de usted».
Vendredi 2 mars.—Salle Georges Petit, les aquarelles de Rochegrosse pour l’illustration de «Salammbô».