«Stevens, le dernier —et peut-être le premier!— de ces petits maîtres flamands qui furent des grands maîtres, puisqu’il surpasse Terburg et ne le cède point à Van der Neer;

»Stevens que j’appellerais volontiers le sonnettiste de la peinture, pour l’art qui lui fait concentrer harmonieusement, en des panneaux exquis, tous les reflets des miroirs et des satins, des laques et des émaux, des yeux et des gemmes;

»Stevens, le subtil monographe de l’éternel féminin...»

(Comte Robert De Montesquiou.)

En dépit du cher comte, qui vient de faire communier tout le faubourg sous les espèces d’Alfred Stevens et la présidence de la comtesse Greffulhe, l’exposition des Beaux-Arts me semble plutôt un document de l’histoire du costume qu’une œuvre de grand art. Ce sont les maladroites et curieuses modes de l’Empire notées par un œil de peintre et non un œil d’artiste, car, en dehors du châle de l’Inde dont il a drapé merveilleusement ses modèles, il n’a su tirer de l’époque dont il fut témoin ni la déformation, ni l’idéalité qui consacrent un maître.

Dans une pâte, une richesse et une saveur de tons qui font de Stevens le premier coloriste flamand des coloristes français, il a rendu, en les aggravant parfois d’afféterie et d’une pointe de sentimentalité de romance, la prétention des robes à volants, la nullité des corsages à Berthe, la canaillerie bourgeoise du pouff et la majesté oisonne de la crinoline.

Il y a de lui des «printemps», des «rêveries» des «femme à la colombe» et des «femme à l’ombrelle» tout auréolées de tourterelles et de papillons, depuis trente ans guettées par la chromolithographie; la composition en ferait sourire un directeur de journal de modes d’aujourd’hui. Mais, à côté de cela, une palette inimitable, un amour de la chair de la femme et une science quasi sensuelle dans le rendu du derme et du grain de la peau. Un Monsieur en somme, et un très gros monsieur dans les annales de la peinture de chevalet... mais que M. Alfred Stevens surpasse Terburg et Vermeer, M. de Montesquiou le persuadera peut-être à des Belges, mais à des Parisiens, jamais.

Mais de magistrales études de châles et de leurs plis sur des tailles de femmes affaissées ou cambrées dans de soyeux intérieurs, et c’est la «Douloureuse Certitude», «Souvenirs et Regrets», d’un dessin serré assez rare chez Stevens et d’un coloris doux et blond qui fait vivre la chair, et c’est aussi la figure de la «Liseuse» toute blanche sur une peau de lévrier blanc, symphonie exquise de douceurs fauves et de blancheurs atténuées; c’est encore la «Femme allaitant un enfant», qu’on me dit être madame Stevens donnant le sein à Léopold, figure chef-d’œuvrale de vie, et de mouvement où la gorge de la nourrice et l’avidité de l’enfant qui tète sont traités par un maître, et enfin, vrai morceau de musée, d’une pâte blonde et solide déjà patinée on dirait par l’admiration des siècles, un petit portrait d’enfant, le portrait de M. René Péter, digne de tous les trésors de la Haye et de Harlem.

Devant celui-là, il faut s’agenouiller.

Sur le quai Malaquais, toute une file d’équipages: l’œuvre est patronnée par madame Greffulhe, lancée par M. de Montesquiou. C’est une répétition de pèlerinage au pavillon des Muses, comme la préface du charmant comte Robert est une délicate flatterie à la famille de Chimay.