L’essaim blanc voltige en tremblant
Et, comme sous un grand suaire,
Les quais, les ponts, tout devient blanc.
A l’Opéra le bal masqué bat son plein. Ici, c’est la solitude étincelante des quais et des berges. Les cochers refusent de marcher; le fiacre dont j’étais descendu pour m’aller accouder au parapet du pont et regarder couler l’eau noire entre la féerie argentée des rives (tous les échafaudages de l’Exposition soulignés dans leurs moindres détails d’un trait vif et brillant), mon fiacre ne consent à s’ébranler que pour la forte somme; et, jusqu’à Auteuil, ce sera le morne et pâle abandon d’une steppe, avec une seule rencontre: toute une file de voitures de la Compagnie Richer en détresse, avec leur équipe nocturne, et s’échelonnant du Trocadéro à Passy, leurs grosses roues enlisées dans la neige et ne pouvant pas avancer.
Même jour, onze heures du soir, dans le monde. Après l’étincelante vision de la nuit dernière, l’étincelante causerie du premier causeur peut-être de ce temps. L’aubaine d’un paradoxal, et vertigineux et divertissant entretien de M. Catulle Mendès, énonçant ses opinions sur le théâtre.
C’est le «Béguin», de M. Pierre Wolff, qui en a été le point de départ. M. Catulle Mendès est ravi de la pièce. Il n’y en a pas, mais qu’importe? M. Catulle Mendès s’y est amusé; il n’en demande pas plus à un auteur. Au théâtre, tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. Il n’a jamais compris les restrictions de certains critiques: «cela est ou n’est pas du théâtre». Dès qu’une chose est représentée sur une scène, pour lui, elle est une pièce. Ainsi, il a vu, la veille, à l’Odéon, cinq actrices évoluer, à demi costumées, dans le clair-obscur d’un décor de forêt, et il les a entendues réciter, chacune à leur tour, de vagues sonnets sur de plus vagues musiques: il y avait des costumes, un décor, des actrices... Il a donc assisté à une pièce. C’est la négation de la composition même, et, dans la bouche du plus précieux artiste de ce temps, de celui dont tout le théâtre et tout le roman sont justement le triomphe de la composition, la thèse soutenue a du piquant et du charme. De là, de merveilleuses observations sur le génie latin et le génie saxon, le besoin d’intrigue et d’action que réclament les races latines dans les pièces qu’elles applaudissent, et, si désarticulées qu’apparaissent les comédies de la jeune école, presque toutes tombées dans le dialogue, la charpente classique toujours présente dans un semblant d’exposition et de dénouement, tandis que les races saxonnes, au fond plus éprises de réalité et de pittoresque, ne demandent au théâtre qu’une suite de scènes et de tableaux, des tranches de vie, pour ainsi dire, qui vont parfois jusqu’à l’incohérence; et, comme preuve de la différence des deux tempéraments, Mendès nous cite l’exemple de l’«Avare», l’«Avare» de Molière, représenté en Allemagne en dix-sept tableaux, scène par scène, et la «Tragique Histoire d’Hamlet, prince de Danemark» divisée chez nous en cinq actes.
Lundi 12 février.—La «Double Maîtresse», de M. Henri de Régnier. —Le plus joli livre, en vérité, qu’on ait commis depuis trois ans: érotique, galant, voluptueusement encadré de paysages d’Italie et de descriptions de vieux parcs; un des romans les plus français que j’aie lus depuis la «Rôtisserie de la reine Pédauque», de M. Anatole France, plein de déguisements et de mascarades avec les mille et une friponneries de l’amour, le hardi et le clandestin du plaisir, le détail des petites maisons et le récit des petits soupers, tout ce que le libertinage inventif du dix-huitième siècle imaginait pour aiguiser et faciliter le désir; mais, en plus de tous ces condiments à la Crébillon fils, une mélancolie, une pitié attendrie pour les êtres et les choses, un souci de vérité, de décor et de coins de nature, où s’affirme l’influence des frères de Goncourt, et, depuis l’enfance compassée et la triste jeunesse en tutelle de Nicolas de Galandot, tenu en chartre privée et même purgé par autorité maternelle, jusqu’à la piteuse et tragi-comique fin du héros, tombé entre les mains du plus cynique et joyeux couple de fille et de ruffian romains.
Ce sont, à travers une intrigue ténue et serrée comme la plus belle toile de Frise, des reconstitutions d’intérieurs du temps et de personnages de l’époque, à ravir les bibelotiers, les historiens et les érudits. Et quelle variété dans les types, depuis la dure et prude madame de Galandot jusqu’à la galante et frivole Julie de Mausseuil, si curieusement corrompue par le gros de Portebise et si bien préparée par lui à devenir la belle Julie des soupers du Régent, et la délicieuse gouache du ménage du Fresnay, tout préoccupé de musique et de friandise; les innocentes et dangereuses tentatives de la petite Julie pour déniaiser son lourdaud de cousin, tout, enfin! Et ce bon abbé d’Hubertet, qui élève chez lui des petits sujets de la danse, jusqu’à cette fragile et délicieuse figure de la Damberville, l’étoile de l’Académie de musique, d’un charme irréel et libertin de pastel signé, on dirait, Latour; tout dans cette «Double Maîtresse» satisfait l’imagination, le goût et les sens par un heureux et pondéré mélange d’érudition artiste et de sensualité spirituelle.
Du même auteur les «Médailles d’argile», d’une poésie à la fois chaude et classique, déjà pressentie dans l’«Aréthuse» du poète.
Mercredi 14 février.—Trois heures, quai Malaquais, Ecole des beaux-arts, à l’exposition des Alfred Stevens.