Comme personne avant elle et personne après elle, madame Sarah Bernhardt a personnifié le petit prince français, blanc dans son costume de colonel autrichien, comme une hostie expiatoire, le petit Bonaparte au front de nostalgie et d’énergie parfois, mais bien allemand et déjà exsangue de sang latin quand il se cabre et tournoie, secoué d’épouvante au milieu des rumeurs plaintives et des voix d’outre-tombe de la plaine de Wagram.

Un Habsbourg pouvait seul fixer tant de fantômes.

Un neurasthénique comme M. Edmond Rostand pouvait seul évoquer, avec cette acuité de visionnaire, les transes et les cauchemars du neurasthénique épique qu’a été le duc de Reichstadt.

Le drame, tout en tirades, a été surtout goûté des comédiens.

Le «Roi de Rome» par le Roi de la Gomme.

Je suis resté pour la grande tragédienne. Maintenant, je pars!

Lundi 19 mars.—Marseille. Une lettre de Paris: «Je vous retiens! Vous me demandez de vous adresser en Riviera une impression de première sur l’«Aiglon», parce que vous quittez Paris mardi, et l’on vous a vu à la répétition générale!

»Que vous apprendrai-je que vous ne sachiez? que vous dirai-je que n’ayez vu? L’enthousiasme d’une salle d’amis admirablement composée et triée et surchauffée depuis des jours et des mois; les partisans douteux mis sous la surveillance immédiate des fanatiques, dans un habile méli-mélo de loges et de fauteuils; toute une police embrigadée allant, à chaque entr’acte, rendre compte à l’Empereur... non, au duc de Reichstadt, dans sa loge, de la tiédeur des uns et du zèle des autres; toute la phalange sacrée aux écoutes des propos de couloirs. Bref, le triomphe organisé d’avance, les ovations à chaque entrée de Sarah, d’ailleurs émouvante, épique, tragique, admirable, et l’orage des bravos et des hourras déchaîné à chaque chute du rideau dans une folie, un hourvari, un tumulte et un délire comme en connurent seules les arènes de Rome au temps des Césars, et le cirque à Byzance. Mendès, le buste hors de sa loge, debout, applaudissant à tout rompre; mademoiselle Feydeau, pâle, les yeux étincelants; l’air d’une jolie Euménide; Coquelin cadet encombrant de ses «ah!», de ses «oh!» et de sa mimique affolée l’encombrement des couloirs; Busnach baigné de douces larmes: «On n’a rien fait de pareil depuis Hugo! —Pas même Meurice, allons, dites-le!» Et tous les pitres, tous les cabots, tout ce qui, dans Paris, touche à la scène et au théâtre, se congratulant, se cajolant, égosillés de joie et criant au chef-d’œuvre; Cabotinville manifestant comme un seul homme en l’honneur de son auteur favori, préféré, le seul qui sache écrire pour les comédiens!

»D’ailleurs, vous avez lu la critique! Tous ont marché. Victorien Sardou, seul, a connu cet ensemble et cet accord parfait dans l’admiration et l’éloge, et encore, vous le savez comme moi, Sardou n’a-t-il jamais amené à résipiscence ni Mendès, ni Bauër. Et pourtant vous le savez comme moi, Sardou et Rostand, c’est le même théâtre, tout d’habiletés et de trucs, trop théâtre même: épisodes et petits faits cousus et rapportés, un travail de marqueterie historique, émaillé de trouvailles de bibelotier, travail, à mon avis, bien supérieur chez Sardou que chez Rostand, qui englue le tout d’une très médiocre poésie et, malgré tout, n’a encore commis ni la «Haine», ni une «Théodora».

»Mais allez donc faire entendre cela à un public tympanisé par les cymbales de toute la presse et affriandé, mis en goût et tenu en éveil par les sensationnelles interviews que vous savez, les costumes de velours noir du sympathique et jeune maître, et sa main fine et pâle de seigneur florentin pour accueillir les reporters! Quelle réclame! «Quel génie! quel dentiste!» comme gouaillait Oudry dans les «Saltimbanques».