»Et dire que cela, vous, vous ne l’avez pas dit. Vous n’avez rien dit du «Roi de Rome» d’Emile Pouvillon. Vous avez, comme les autres, «dithyrambé» sur l’épique Hamlet blanc et fait bénéficier l’auteur du triomphe incontesté de l’interprète. Vous avez flanché, mon cher, et pourtant, vous, vous n’avez pas de pièce reçue chez madame Sarah Bernhardt, et vous n’avez aucun espoir d’y être joué un jour. Donc, vous étiez en toute indépendance.
»Vous avez trahi là tous les poètes, les Henri de Régnier, les Stuart Merril, comme vous avez trahi les Vielé-Griffin, les Verhaeren et les Henri Bataille, auxquels une critique qui sait ce qu’elle veut oppose soi-disant de bonne foi les hexamètres de «Cyrano» et de la «Samaritaine».
»Du théâtre, certes, M. Rostand fait du théâtre, mais pas celui que nous aimons. Il y a dans son drame joli et pimpant dans ses détails comme un Debucourt (après la fête costumée du quatre, quelqu’un a prononcé le nom de Watteau, en souvenir, sans doute, des «Romanesques»); il y a dans son drame un acte d’exposition délicieux, chatoyant, exquis: celui de Baden-Baden; mais, déjà au second, la trame de la pièce montre les ficelles!
»Oui, je sais, le sentimental qui est en vous a aimé la scène de «Je déchire, je déchire», et celle entre Marmont et le duc de Reichstadt; je vous accorde même la leçon de tactique et le truc des soldats de plomb, qui fournissent une belle tirade, déjà lue ailleurs, dans les «Châtiments», je pense... La belle tirade abonde dans l’«Aiglon»; c’est même écrit surtout en monologues. Mais le rôle de Flambeau, dit Flambard, le vieux grognard qui les repeindra, les soldats de plomb. Vous acceptez ce fantoche de la Grande Armée, vous et sa verte semonce au maréchal Marmont? Mais, mon cher ami, les soldats de l’Empire avaient le respect de leurs officiers, si nous avons le mépris des nôtres! Vous me direz que c’est du théâtre. Soit, mais de l’affreux et routinier théâtre, aux effets faciles et prévus!... Flambard, dit Flambeau, ou Flambeau, dit Flambard... Et l’apostrophe de Metternich au petit chapeau et la terreur du même Metternich, halluciné devant Flambard montant la garde en uniforme de grenadier... en plein Schœnbrunn, dans l’appartement du prince, et c’est les souvenirs de Raffet. Mais cela est de l’Ambigu et se supporterait à l’Ambigu, si c’était signé Decourcelle! L’homme qui a écrit la «Princesse lointaine» doit, dans son for intérieur, mépriser la grossièreté de tels effets: c’est de l’imagerie d’Epinal destinée au public des troisièmes galeries, des coups de théâtre dédiés aux titis du poulailler. Mais il faut bien remplir la salle, et M. Rostand a songé à sa trois centième.
»Vous avez aimé et loué la scène du miroir, où Metternich évoque aux yeux du jeune prince terrorisé les fantômes de toute sa race! Moi, pas. Elle est tout entière dans Shakespeare (voyez Macbeth dans l’antre des sorcières), et dans «Hernani», à la scène des portraits. Je vous fais grâce du reste. A partir du quatre, malgré le luxe et le papotage du bal masqué, le public bâille ostensiblement. L’«Aiglon» n’en fera pas moins le tour de l’Europe, parce que toutes les ficelles ont été merveilleusement graissées, la réclame savamment cuisinée, et que notre Sarah y est de premier ordre!
»D’ailleurs, la pièce a eu les parrains qu’elle mérite, l’enthousiasme de MM. Coquelin cadet et William Busnach. Mieux, l’«Echo de Paris» publie ce matin une lettre versifiée du vicomte de Borrelli à l’auteur de l’«Aiglon». Le cher vicomte acclame et proclame M. Edmond Rostand triomphateur et libérateur: cela, c’est le sacre!
»L’«Aiglon», écrit M. de Borrelli: l’«Aiglon» nous a délivrés d’Ibsen, d’Hauptmann, Strindberg, Bjornstjerne Bjornson, Dostoïevsky et autres gêneurs; nous sommes du coup retournés au théâtre du père Alexandre Dumas, c’est-à-dire cinquante ans en arrière.
»Je trouve tout naturel que les «Deux Orphelines», le «Vicomte de Bragelonne» et même «Education de Prince» fassent des salles combles et des tas d’argent comme les «Deux Gosses»; mais c’est du théâtre et non pas de l’Art, et il ne faut pas alors nous citer Victor Hugo, Shakespeare et Schiller. Dans ce théâtre, Sardou, à mon avis, demeure l’homme supérieur, avec un bien autre souci d’exactitude et de vérité dans l’épisode et le détail. Sardou et Rostand resteront les auteurs de madame Sarah Bernhardt. Et malgré «Izeïl», et malgré même «Médée», et «Lorenzaccio», parce que Musset, et «Hamlet», parce que le grand Will, notre grande et géniale Sarah aura surtout été la muse de ce genre de théâtre, parce qu’elle est le théâtre elle-même,
Reine de l’attitude et princesse du geste;
mais par cela même, c’est le métier qui le veut.