Princesse du battage et reine du Chiqué;
... Souvenez-vous de Donnay... En somme, le théâtre de l’Insincérité.»
Toute violente qu’elle soit, cette lettre a de l’accent dans sa violence et n’est pas sans justesse, toute restriction faite sur les personnalités.
Le piquant est de l’avoir reçue et transcrite pour le «Journal» à Marseille même, le pays de la bouillabaisse et de M. Edmond Rostand.
Mardi 20 mars.—Cannes. Une lettre de Paris. —«Mon cher ami, je n’ai pu profiter du coupon Donnay, n’étant pas rentré ce jour-là chez moi. Mais, si vous tenez à des renseignements sur Mégard, Diéterle, etc., j’irai les chercher avec un double plaisir. Il paraît que c’est joué à ravir, mais que la pièce n’est pas de grand crû, mais de la légère tisane frappée; ces dialogues de la «Vie parisienne» mis à la scène sont loin du «Mumm» de «Douloureuse» et d’«Amants». Granier y est parfaite; là-dessus, l’avis est unanime.
»Pour Henri Rivière, son exposition est sans intérêt; c’est l’éternelle répétition d’un éternel procédé et une facture compliquée de détails sans importance et qui disséminent l’effet. Si vous voulez quand même des lignes, je vous les enverrai sans retard en me contentant d’analyser les décors. Mais il y a, en ce moment, des expositions meilleures. A ce propos, je m’étonne que, dans votre dernier Pall-Mall, dans votre prose consacrée aux Venise de Marie Sommer, vous ayez omis de parler des huit toiles envoyées là par Forlina... Forlina quel est ce peintre? Un Vénitien sans doute. Comment le remarquable envoi de ce coloriste vous a-t-il échappé? C’est d’une bien autre facture que les luminosités or et rose de mademoiselle Sommer, d’un métier solide et puissant. L’eau y est traitée à la manière de Thaulow, tout en vibrations de lumière et d’ombres papillotantes, chatoyantes. Cela miroite, et cela rêve, et cela vit. Et la truculente cuisine des couleurs dans le rendu des pierres et des briques des monuments! Il n’est pas possible que vous ayez vu son «Clair de lune», par exemple, ou ses «Derniers Rayons»: vous les eussiez signalés; cela, j’en suis certain.
»Dans votre paragraphe consacré à la Société nouvelle, est-ce aussi à dessein que vous avez oublié Prinet, Dauchez et Aman-Jean? Ce sont pourtant là de bons peintres. Je sais que les intérieurs de Prinet pâlissent un peu auprès de ceux de Walter Gay: ils n’ont ni leur enveloppement ni leur élégance, c’est plus sec et plus neutre. Mais il y a là un parti pris de peindre sobre et neutre bien intéressant. Les ciels de Dauchez demeurent un peu durs; mais quelle mélancolie dans ces mornes étendues de plaines et de marécages! J’aime moins la nouvelle manière d’Aman-Jean. Il a rompu la trame de clair-obscur au fond de laquelle il enfermait ses personnages; ils se sont évadés de la mystérieuse tapisserie dont il les faisait captifs; mais maintenant ils se contorsionnent et se cambrent avec des gestes d’acrobate dans des éclairages rougeâtres et violents. La manière de Besnard l’obsède évidemment; j’aimais mieux la sienne.
A l’Ambigu, la «Duchesse de Berry», autre drame historique... L’«Aiglon» suffit. Et enfin les transes et les angoisses des hauts seigneurs de la Comédie, la Comédie, un moment sans asile, dans la rue, comme de vulgaires ambulants, et enfin hospitalisés à l’Odéon, qui déménage. Ginisty passe l’eau et s’installe au Gymnase... au Gymnase, oui, au «théâtre de Madame», où Tarride et Jeanne Hading sont engagés pour l’«Enchantement» de M. Bataille (Henry). Enfin, hier, aux Folies-Bergère, spectacle plutôt coupé d’incidents: pall-mall débuts de Jane Derval, de Rita del Erido, de Séverin et de Guerrero dans la «Flamenca»: la Corse et l’Espagne, Madrid et Ménilmontant. Un Chinois a renversé sur l’orchestre un baquet d’eau qu’il devait escamoter. La «Flamenca» a plu: c’est de la tauromachie «ad usum Lutetiæ». Et Séverin s’est enfin esquivé du sempiternel suaire-souquenille du Pierrot des Funambules; il remplit également bien sa culotte et son rôle de toréador aimé et tragique. La Guerrero, fort jolie, a mimé de façon plaisante, inattendue. Otero, elle, débute samedi au Gymnase. C’est la pantomime endémique. «Catullus nobis hæc otia fecit...» Mais la grande comédie de la semaine va être l’interpellation qui nous est promise à la Chambre pour jeudi: le gouvernement va être pris à partie et sommé de s’expliquer sur la décoration Paquin... Le ministère du commerce fleurissant du ruban des braves la boutonnière d’un couturier... Au ministère des beaux-arts, on eût compris; mais du commerce!... Renseignements pris, ce ne sont pas les mérites esthétiques du monsieur qu’on a récompensés, mais son dévouement à la bonne cause.
»M. Paquin a été décoré, il est vrai, le mardi gras, ce qui permet au ministre interpellé de répondre que cette paquinade est un travesti: décoration de carnaval, une diversion d’un gouvernement qui se divertit.
»M. Lewis, le modiste bien connu, va, paraît-il, fonder un journal où la cause des employées de maisons de couture sera énergiquement défendue; titre: les «Droits de la femme».