Je ne reviens pas ici sur la valeur des œuvres. En dehors de la «Prise de Troie», de Berlioz, l’Académie nationale de musique n’a pas, depuis deux ans, monté un opéra équivalent à ceux de MM. Charpentier et Erlanger. Eh bien, dans la dernière création de la salle Favart, M. Albert Carré, si l’on peut dire, s’est encore surpassé. Je ne parlerai pas de la musique, d’une science d’orchestration toute moderne, sérieuse et prenante et d’un charme frais dans les scènes pittoresques, donnant tout le parfum d’idylle et de bien-être de la prose d’Erckmann-Chatrian. L’interprétation est également hors pair, et Victor Maurel, dans le rôle de Mathis, joue, mime et chante le personnage de l’aubergiste assassin par amour de son foyer, comme ne l’ont jamais joué le créateur du rôle à l’Ambigu et l’acteur qui le reprit quand le «Juif polonais» passa au Théâtre-Français.

L’émotion du public a été grande, et la scène de la folie, où Mathis s’épeure et divague en valsant, frénétique, aux fiançailles de sa fille, sur l’air bien connu de la valse du Lauterbach, demeurera une des belles créations de sa carrière.

Des garçons qui faisaient grand tapage

De leurs biens au soleil,

Sont venus me parler mariage

En pompeux appareil.

Madame Gerville-Réache, l’Orphée d’hier, dans le rôle de Catherine, et de Carbonne dans celui du docteur complètent une interprétation d’élite. J’ai moins aimé, dans Suzel, mademoiselle Guiraudon, si exquise dans la Mimi de la «Vie de bohème» et la Cendrillon de Massenet. Elle a toujours sa voix de fleur qui chante, mais le costume alsacien l’engonce et lui fait des gestes de poupée, à l’unisson, d’ailleurs, du jeu de M. Clément, raide comme un morceau de bois dans son rôle de gendarme. Mais ce qu’on ne saurait trop louer et assez répéter, c’est le soin et la minutie, le culte du détail et de la vérité apportés dans la reconstitution de l’atmosphère du drame, le poêle en faïence et les boiseries de l’auberge, le froid prenant des effets de neige de cette nuit de Noël, l’adorable, la pittoresque et touchante descente à la messe, tout le village dans le décor d’aubépines, de frondaisons légères et de ruelles escarpées, campé là par Jusseaume sur un fond de vallée où revit toute l’Alsace. Je reviendrai sur les effets de la cour d’assises, au troisième acte, où des surgissements de fantômes et la mise en valeur d’une main de magnétiseur sur le crâne du patient révèlent plus qu’un metteur en scène de talent, mais affirment presque un artiste de génie. Ce sera là, je crois, le clou de l’Exposition.

Dimanche 29 avril.—Le Grand Bazar. Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent. —«Alors, vous la boudez toujours cette Exposition? —Vous avez tort: il y a des coins charmants. —Tu parles! —Plâtras et patatras. Quel jour inaugurons-nous une passerelle? —Pour une imprudence! Si l’on peut dire!... —Attendez les autres: c’est une ère qui commence. —La statistique des cadavres. Vous les comptez? Les pyramides ont coûté plus d’hommes. —Mais elles auront duré davantage. —Bénissez le ciel que ces architectures-là ne restent pas. Ça vous enthousiasme, vous, le style nougat? Vous avez vu les palais de l’Esplanade, tous ces dômes en couvercle de soupière: c’est l’apothéose de la marmite, le style soutien... non, souteneur de l’Etat. Et la porte Binet, la fameuse salamandre avec la dame mannequin qui accueille l’univers! Le populaire en a fait justice, car il ne manque pas de bon sens, l’ouvrier parisien. Vous savez comment on l’appelle, la dame à Binet? —Non. —Flora Paquin. —Paquin, couture. —Allons, je vois que c’est un parti pris. Il est de bon ton de la débiner, cette Exposition, et vous marchez tous comme un seul homme, parce qu’entre chapeaux à huit reflets et robes à ventre avalé il a été convenu... Eh bien, ce que vous faites là, mes petits, c’est du dernier snob. Vous obéissez à un mot d’ordre et, ce qui est du dernier stupide, vous dénigrez sans avoir vu. —Mais les palais du Champ de Mars, ce tohu-bohu de boîtes à jouets mises à sac, ce brouhaha de dômes et de coupoles jaillis là au petit bonheur, vous trouvez ça beau, vous, cette champignonnière en délire de faux Kremlins et de pagodes? —Ce que vous dites là tient d’autant moins que rien de tout cela ne restera. Ça, c’est la foire de Nijni-Novgorod pour les agences Cook et Lubin. Mais il y a des merveilles que vous ne voulez pas voir dans cette Exposition: les deux palais aux Champs-Elysées, le petit surtout. C’est la continuation du style de Trianon dans ce qu’il y a de plus pur; les proportions sont exquises. Mais vous êtes aveugle par rancune: c’est le gouvernement que vous boudez à travers l’Exposition. Cette travée de palais est unique, vue des Champs-Elysées. Et le pont, le pont Alexandre III, quelle courbe dans le vide! Mais c’est beau comme un théorème de géométrie, cette ellipse d’acier enjambant tout le fleuve. Ah! j’aime moins les bronzes des lampadaires, cela est certain: l’ornementation est surchargée; mais les quatre pylônes à chaque bout avec leurs lions en or ont une fière allure, et, l’Exposition finie, quand on aura balayé les gâteaux de Savoie de l’Esplanade, pour peu qu’on dore les armatures des toits des deux palais, mais très légèrement, pour leur ôter leur aspect de halle vitrée et les appareiller au dôme des Invalides, vous verrez que cela fera très, très bien. —Vous croyez? —Parfaitement, et ce sera un coin de Paris vingtième siècle que vous pourrez opposer à la place de la Concorde et aux deux palais de Gabriel. —Le ministère de la marine et le Garde-Meuble? —Absolument comme je vous le dis. Vous verrez et vous jugerez, les choses une fois mises en place. —Quel enthousiasme! Vous voulez vous faire décorer le 14 juillet? —Vous émargez aux fonds secrets. Il y a huit jours, vous déclariez ne pas vouloir y mettre les pieds. Quel revirement! —Je vois, je crois. —J’ai vu! La foi m’inonde! —Polyeucte, va! Moi, je n’ai vu que la rue des Nations. —Le bord de l’eau. —Oui, la rangée des palais. Eh bien, mon ami, voilà ce qui devrait rester. Ce n’est que de la reconstitution, mais ça vous a un autre air que le style nougat. La Hongrie est une merveille; l’Italie chahute comme couleur, mais a de l’arabesque; l’Autriche est d’un joli à se mettre à genoux devant; la Belgique nous a sorti une de ces maisons de ville dont elle a le secret. Ah! le style d’Audenarde est autrement mieux que le style Binet! Monaco nous a envoyé une tour presque aussi haute que celle de l’Allemagne, l’Allemagne peinte et dorée comme un logis du vieux Bâle. A nous, Holbein! C’est un décor et, je suis désolé de le constater, le plus réussi de l’Exposition. Et il n’est pas de nous: c’est l’étranger qui nous l’envoie. Voyez-vous le Vieux Paris à côté de cela? —Et la rue de Paris donc! —Moi, je n’aime que le Trocadéro. —En effet: comme hideur, on n’ira jamais plus loin. 78 est une date; la porte Binet n’atteint pas encore à ça. —Je n’y mettais pas tant de malice. J’aime le Trocadéro à cause de... —A cause?... —Oui, parfaitement, tous ces petits beuglants exotiques: danses du ventre, soukhs de Tunis, rue d’Alger, thé de Ceylan, Andalousie au temps des Maures. —Et morues «a la disposicion de usted». —Moi, je regrette la rue du Caire. —Parbleu! Quel voyou que ce d’Héloë!

Mardi 1er mai.—Le Grand Bazar. La rue de Passy à sept heures du soir. —Dans la tiédeur de la rue échauffée, parmi le fracas des tramways et des omnibus, à travers la course un peu ralentie des apprentis et des employés de bureau regagnant au logis le souper du soir, un arrêt et une joie, ou plutôt une stupeur joyeuse qui met toute la rue en gaieté.

Et voici les femmes aux fenêtres, les commerçants aux seuils des boutiques; les ouvriers en train de s’absinther au comptoir des marchands de vin sont du même coup dehors; l’œil rigoleur et la mine allumée, ils regardent. Et trottins en cheveux, vestes plâtreuses, cravates flambantes de garçons coiffeurs, cottes de velours d’ouvriers puisatiers, tabliers blancs de garçons bouchers, redingotes élimées, jaquettes fleuries de muguet malgré l’usure, tabliers bleus de cuisinières et camisoles claires de blanchisseuses, tout ce petit monde se presse, se bouscule, se coudoie et se fait place avec des yeux ronds, des mains peloteuses et des bouches hilares pour voir défiler sur deux rangs, telle une procession, tout un exode d’Arabes en burnous, de nègres enturbannés et de mamamouchis en gandouras de soie voyante, escortant de leurs silhouettes exotiques tout un troupeau de femmes enveloppées du haïck, hermétiques et voilées.