Deux grands flandrins d’un noir d’ébène ouvrent la marche, dégingandés et simiesques dans des vestes de soie vert et or; ils portent haut deux grands étendards aux couleurs du Prophète, très fiers. Les gandouras et les burnous suivent, pieds nus, sur deux rangs; au milieu oscillent de lourds paquets d’étoffe blanche qu’écarte au sommet un triangle de peau brune et tatouée, tel un loup de soie fauve posé sur deux yeux noirs, le peu de visage que le Coran permet aux femmes de laisser voir: les odalisques et les danseuses des cafés maures de la rue d’Alger.

Tous ces banquistes d’Orient campent pêle-mêle à quelque cent mètres de là, à Passy même, et, soir et matin, leurs oripeaux de soie, leurs yeux d’émail et leurs gestes de singe amusent et mettent en joie la rue, un peu comme un groupe de masques un jour de carnaval, mais de masques d’Orient. La curiosité du quartier n’en est pas encore fatiguée. Paul quitte son bureau, et Nini son atelier dix minutes plus tôt pour jouir tous les soirs, du coup d’œil; lui, donnerait tout pour connaître une Mauresque; elle, voudrait bien qu’un des nègres au drapeau la regardât. Il flotte dans l’air un peu de l’atmosphère de la «Princesse lointaine».

Tripoli, Césarée, Héliopolis, Assur,

Lointaines cités d’or, d’ambre rose et d’azur!

Au bout de la rue, les arbres du Ranelagh fusent dans le crépuscule des frondaisons d’une transparence verte; des escouades d’ouvriers maçons boivent, installées sur les trottoirs, devant les débits de vin. La procession sainte défile, lente, au milieu de la chaussée, forçant innocemment, inconsciemment aussi, fiacres et tramways à s’arrêter. C’est un rêve de l’Islam qui passe; la rue sent la sueur, l’absinthe, le muguet fané et un peu l’Arabe.

Mercredi 2 mai.—Quatre heures; à l’Olympia, dans les coulisses, pendant la répétition de la «Belle aux cheveux d’or». —Perrinet-Thalès a tué le géant Dagmar, et sur les luisantes armures des chevaliers massacrés, la cuirasse d’argent du chevalier blanc, le bouclier d’acier du chevalier bleu et le casque radieux du chevalier d’or, il vient de traverser le ravin périlleux, guidé par le sceptre en fleurs de la fée Urgande. Et maintenant c’est le trois, l’obscurité subite, le claquement des portants à transformation, brutalement rabattus, cette fois, en longs roseaux; la descente des frises des triples gazes qui simulent les brumes, et le groupement des danseuses, libellules et nénuphars, derrière les gazes flottantes de l’«étang du Sommeil».

Et, dans l’affolement des machinistes, les recommandations suprêmes aux électriciens pour les éclairages, la musique de Diet chuchote et bruit comme un battement d’ailes, rythmant par petits bonds la valse hésitante des phalènes. Derrière les roseaux, sur scène, c’est l’effarement de Curti, le maître de ballet, endoctrinant une dernière fois ses danseuses, et avec de grands gestes, les mains comiquement jointes, très italien de mimique et d’accent: «Mesdames, ze vous en supplie, zouvenez-vous bien que vous êtes des flours. De la graze, de l’abandonne dans les poses! Zouvenez-vous, vous n’êtes plous des femmes, mais des libelloules, tout ce qu’il y a de plous zoli sous le ciel, la libelloule et les flours! Soyez pouétiques: de la poésie, beaucoup de poésie! Sonzez à cela, le réveil des nénouphars caressés par des insectes. Ayez la poudour des flours.»

«Qu’est-ce qui m’a donné cette salope?» C’est la voix de Thalès remarquant l’absence d’une figurante sur la galère, où il est en train de grouper les joueurs de viole et les pages roses et blancs de la Belle aux cheveux d’or.

«On m’a pris ma perruque? Je ne trouve pas ma perruque!» C’est la Belle elle-même, Hélène Chauvin à demi-nue, qui court d’une coulisse à l’autre en quête de sa toison qu’elle ne retrouve plus. Les cheveux d’or de la Belle sont demeurés dans son manteau; c’est Polette de Seyr, la fée Urgande, qui les lui donne. Tout s’arrange.

Contre un portant. —«Granier est dans la salle. —Granier? —Où ça? —Dans cette loge, tout en rouge. —Hein? quelle reine de Silistrie! L’a-t-elle assez pigé, le «caviar et confiture» de la prononciation des grands ducs! l’est-elle assez, balkan, chaîne-de-l’oural et moscovite! Et sa scène de guzla, quand elle s’offre à Brasseur! C’est tout de même un peu mieux que Réjane. —Enfin, voilà quelqu’un de mon avis! —Alors, au vôtre, c’est la première actrice de Paris? —Assurément, et la plus en forme. Depuis «Amants», comme naturel, comme diction, comme entrées et sorties de scène, je n’ai jamais rien vu de tel. —Et la pièce? —La pièce? J’aime moins la pièce, mais tous les actes dont elle est deviennent si amusants! —Guy aussi! Oh! étonnant. Mais regardez-moi Granier: quelle taille! comme elle est redevenue mince! —L’influenza. —Non, un bon médecin. —Ou un bon masseur. —Tiens. Renée Du Minil, là-bas, dans cette loge. —Et sa mère. Là, le masseur s’impose. —Et le bon rôle aussi: on ne lui donne que des pannes. —Tiens, Rose Demay! —Ancienne pensionnaire de la maison. Elle guettait ce rôle de la «Belle aux cheveux d’or». Parce qu’écrit pour Liane. —Peut-être; mais l’auteur la voulait pour la fée. —Quelle fée? —Celle que crée cette jolie fille de Marseille, cette grande blonde souple, Polette de Seyr. Quelle silhouette! C’est Lorrain qui l’a fait engager; elle chantait au Palais de cristal. —Alors, ils sont tous de Marseille ici: Talès, Polette; les Isola, d’Alger. Et Chauvin? —Comme Gunzbourg, de Saint-Pétersbourg et de Monte-Carlo. —Vous en avez de bonnes! Mais regardez danser Campana. Quel ballon! Comme elle fuse du sol! On ne danse pas mieux à l’Opéra. —Parbleu! c’est une Italienne: elle a la danse dans le sang, cette fille-là. —C’est la «libelloule» elle-même. —Qu’ont-ils aux Folies-Bergère?... Tiens, Thylda. —Où ça? —Dans le promenoir. —Son engagement chez Marchand finit le 15: elle cherche peut-être un rôle. —Vous l’avez vue dans «Cythère»? —En ingénue. C’est tout à fait écrit pour elle. On voit que l’auteur y a pensé. —Ça vous a plu, ce ballet? —On y voit Thylda couchée dans un pucelage. —Comment, un pucelage? —Oui, un grand coquillage: ça s’appelle comme cela. —Très bien, j’y suis. —Et Thylda dort là-dedans? —Oui, au troisième tableau, avec Ducastel; toutes les deux sommeillent dans ce pucelage. —Mâtin! tout Paris voudra voir ça.