Vendredi 4 mai.—Le Grand Bazar.—Coin de l’Exposition. —Au thé derrière le pavillon de Ceylan, section anglaise, un coin frais et calme du Trocadéro, où, sous des ombrages par quel miracle intacts, on prend le thé par petites tables autour d’un kiosque tout en claires-voies d’une netteté réjouissante à l’œil avec ses piliers laqués et ses nattes de couleurs. De grands gaillards à face de bronze, sveltes et blancs dans des vestes de piqué boutonnées sur des tabliers faisant jupe, y déconcertent par leurs longs cheveux noirs tordus en chignon et le luisant de leurs yeux d’émail; des barmaids, fraîches et roses, font avec eux le service. C’est déjà le coin achalandé, adopté par les élégantes et les curieuses qu’hypnotisent la démarche souple et les prunelles veloutées des hommes de Ceylan. On m’en désigne un qui déjà ne compte plus ses conquêtes.

Quelques belles. —«Je ne les trouve pas aussi bien que cela. —Regrettez-vous les âniers? —Pourquoi pas les ânes, pendant que vous y êtes? —Montrez-moi celui qui... le ravageur de cœurs. —Ce petit? Mais il me viendrait à l’épaule. —Avouez qu’il a un joli profil. —Il rappelle beaucoup «la Gandura». —Le peintre? —Le peintre, naturellement; pas l’acteur, celui qui a préparé la princesse Chara à Rigo. —Le fait est qu’il lui ressemble. —Moi, je trouve à tout ce qui n’est pas européen un air animal, même Pépé, le danseur gitano à l’«Andalousie», dont nous sortons. Moi, il me fait peur, cet homme avec son teint d’olive verte et ses cheveux ramenés en rouflaquettes. —Il vous fait peur? Vous savez que c’est le coq de son troupeau de gitanes. Deux hommes y suffisent: lui et le capitan. —Mes compliments! Elles doivent être voraces: elles sont si laides, ces danseuses! —Vous trouvez? —Oh! moi, je les trouve atroces. —Celles des Folies sont mieux. —C’est-à-dire que je préfère leurs danses; mais, au fond, kif-kif bourricot, olives et pruneaux, pruneaux et olives. —Mais celles de Marchand sont de Séville, tandis que celles-ci sont de Grenade, non plus des cigarières, mais des gitanes de cavernes, celles qui campent hors de la ville et couchent dans d’anciennes carrières; très honnêtes d’ailleurs, ne forniquant qu’avec des mâles de leur sang et tout à fait rebelles à l’étranger, mais, malgré cela, tout à fait méprisées tra los montes, au ban de la société, là-bas. Savez-vous ce que m’a raconté Rosero, leur «manager»? Quand il est allé les chercher en Espagne, il a fallu faire venir les gitanes dans un train à part: les Madrilènes et les Andalous ont déclaré qu’ils ne partiraient pas si on les faisait voyager avec les maudits de Grenade. Et, ici, il a fallu aussi les loger à part, très loin des autres Espagnols, qui n’auraient pas admis de coucher sous le même toit qu’eux. Et pourtant tout ce peuple vit du tambourin et de la castagnette, du tango et de l’habanera. —Ce qui prouve que l’homme est partout le même et que le climat n’y fait rien; préjugés de caste, haines de race. —Le Christ devrait bien revenir. —Bah! on ne le crucifierait même plus; il pérorerait pour rien dans les carrefours: Jean Rictus chante aux Quat’ z’arts. —Le Pavillon japonais ouvre demain. —Madagascar aussi. —Ça commence donc, enfin? —Ça commence. On dit que les soldats malgaches...

Lundi 7 mai.—La Délivrance. C’est dans la joie que Paris s’éveille, encore étonné d’avoir secoué le joug. Les candidats dreyfusards sont restés sur le carreau, et les sièges gagnés par les nationalistes ont donné du revif à toute une population accablée et quasi découragée de tous les trafics dont elle est témoin depuis deux ans. La lutte a été chaude, mais c’est un peu du bleu de France que l’on voit ce matin dans le ciel et dans les yeux. Quelle alerte et belle matinée! On dirait que la nature est en fête, tant l’air est léger et limpide!

Levé de bonne heure, je n’ai rencontré que des regards brillants et des mines heureuses; et c’est bien le peuple de Paris que je croise depuis une heure, bureaucrates et employés, ouvriers et trottins de modiste se rendant au labeur quotidien; les repus et les stipendiés font encore la grasse matinée à cette heure, cuvant le mauvais vin de leur déboire ou de leur succès. Et, sur la place Clichy, où je flâne avant de me présenter rue Moncey, chez mon ami Paul Escudier, que je tiens à être un des premiers à féliciter, lui, le premier élu de la veille, le conseiller de Montmartre renommé avec la plus forte majorité, j’assiste à des petites scènes bien amusantes, des riens qui, pour un observateur, sont tout un enseignement: les mines réjouies et les clignements d’yeux amicaux des sergents de ville de service aux vendeurs des feuilles ennemies du gouvernement, leur bienveillance marquée pour les crieurs de la «Libre Parole» et de l’«Intransigeant». Ce sont les deux journaux que s’arrache et se dispute la foule des laborieux qui descend vers Paris. Le premier «Rochefort» et le premier «Drumont» excitent la curiosité de tous ces opprimés du capital: des ouvriers, des employés en vêtements propres et usés paient dix centimes les feuilles à un sou des deux violents polémistes, et si grande est la joie du triomphe de leur liste qu’ils ne réclament pas la monnaie et disent au camelot: «Gardez tout.» C’est la revanche, anodine encore, de la petite épargne contre la tyrannie et l’agiotage de la ploutocratie cosmopolite, la première fanfare de clairon en réponse aux cymbales d’or de la colonie asiatique installée chez nous. Le sang gaulois si longtemps exploité se réveillerait-il? Paris sent la poudre et la joie.

Et dire que c’est à M. Joseph Reinach que nous devons ce mouvement de toute une ville, à M. Joseph Reinach et au discours de Digne!

M. Reinach, de Francfort, déclarant avoir accordé une trêve à la France (le temps sans doute à ses coreligionnaires de s’enrichir pendant l’Exposition), mais qu’on reprendrait les hostilités dès la clôture du Grand Bazar, là-bas, au bord du fleuve, et que, coûte que coûte, on réhabiliterait et on réintégrerait dans l’armée décimée le malheureux otage de leur haine, l’exténué et excédé gracié de Carpentras, qui ne veut même pas les recevoir quand ils tentent auprès de lui de pieux pèlerinages et a consigné à sa porte l’ex-colonel Picquart et Zola!

Et le «Temps» appelle ce ressaisissement du peuple parisien par lui-même une «bigarrure»! C’est une «fissure» qu’il fallait écrire, une fissure dans le plâtras et le pisé du grand caravansérail d’opinions et de consciences qu’ils avaient voulu élever sur notre sol gaulois. Mais la façade se lézarde, le sol tremble, et, après la clôture, nous renverrons, avec les exotiques du Trocadéro les cosmopolites de Paris d’où ils viennent.

Assez de chameliers et de chameaux. Que tout ce monde retourne à la Mecque. C’est le suffrage universel qui, cette fois, y pourvoira.

Mardi 8 mai.—Le Grand Bazar, coin d’Exposition.—Trois heures et demie, la promenade dans les feuilles. Un charme, un bien-être et une gaieté des yeux qu’une heure passée sur ce trottoir roulant. Rue des Nations, dans les branchages et les feuillages tendres des hêtres du quai d’Orsay, l’exode devient délicieux et cela sera certes un des clous de l’Exposition que cette sensation d’immobilité dans la vitesse et ce voyage à vol d’oiseau (je dis «d’oiseau»... mettons «de pinson» et «de moineau franc») à niveau de toit et de cime d’arbre. Mais le voyage sera-t-il jamais plus agréable que maintenant, dans la jeunesse des frondaisons, leur légèreté papillotante à l’œil, la clarté verte des pousses nouvelles et la fraîcheur de tout un printemps attardé, bourgeonnant clair et frissonnant? Et, pendant que les groupes en extase se laissent emporter, appuyés aux rampes, c’est un défilé d’architectures sculptées et peintes, des rencontres imprévues de chevets de cathédrale, de grands toits guillochés et ouvrés de lucarnes (le palais de l’Autriche) de tours dorées comme celle de l’Allemagne, de loggias comme celle de Monaco, des bow windows de l’Angleterre, et des phares et des campaniles ajourés de la Suède et de la Finlande. Tout cela se succède dans un désordre apparent mais voulu, sur des fonds d’eau bleue qui sont la Seine et des armatures de fer et de serres vitrées qui sont l’Horticulture du cours la Reine et les deux palais des Champs-Elysées, de l’autre côté de l’eau.

Ce qu’on y entend. —«Vous aussi? —J’y passe mes journées. —Hein? quelles sensations voluptueuses! Je me sens devenir hirondelle. —Et moi colis. —Non, télégramme entre les cinq fils d’un poteau: c’est tout à fait la même hauteur. —Charmante, cette Exposition vue à travers les feuilles. Comme tout y gagne! —J’y viens tous les jours. —Moi aussi, et sans nous rencontrer. —C’est là le charme: on se rencontre toujours partout où l’on va. —J’y reviendrai. —Moi aussi. C’est une autre patrie que j’ai retrouvée là. —Ne le dites pas trop. —A cause? —A cause du mot «trottoir».