Mercredi 9 mai.—Le Grand Bazar, coin d’Exposition: le théâtre égyptien au Trocadéro. Une colonnade à hauts pilastres d’un temple du Nil. D’épaisses murailles la dominent, montent dans le ciel avec des airs de forteresse; dans la façade, çà et là, des moucharabiehs surplombent pour rappeler que les harems du Caire ont remplacé maintenant, en Egypte, la cour des Ptolémée, Thèbes aux cent portes et les lointaines Memphis.
Le théâtre égyptien: Des sons de derboukhas y ronronnent; des flûtes de roseau y glapissent, la flûte aigre et stridente des Arabes, déjà entendue dans le Sahara, à la lisière des oasis et des cris s’y mêlent, gutturaux et rythmés dans une mélopée qui voudrait être gaie et qui bourdonne triste, si triste et monotone, si désespérément. La foule intriguée et amusée fait cercle, et des yeux s’écarquillent, et des cous se tendent pour mieux voir. Les uns empaquetés d’étoffes blanches avec la face reculée dans des enturbannements de soies voyantes, les autres gaînés dans la longue robe noire des fellahs, cinq musiciens (tout un orchestre): deux Egyptiens, deux Druses et un Syrien, dont les profils étranges, l’indolence du geste et le regard profond et gouaché déconcertent. Et ce sont des tambourins assourdis de drap rouge que frappe toujours au même endroit une fatidique baguette, de bizarres instruments de bois, dont les cordes effleurées, résonnent comme du bronze, et la flûte bariolée des sables au son continu et plaintif: toute une musique engourdissante de nirvâna et d’envoûtement.
Indifférents aux regards, dans une nonchalance animale et si ensommeillée qu’elle n’en est plus hautaine, ils tapent sur les tambours, grattent sur leurs instruments et forment, entre ces hautes colonnes, un groupe à la fois barbare et légendaire, qui n’est d’aucun pays ni d’aucune époque, d’Asie, d’Afrique, surtout d’ailleurs, mais cependant bien d’une autre race.
Le spectacle est en dedans, bonimenté d’une voix grave par un gros Levantin en costume du Caire, qui est un juif d’Orient.
L’Orient! Et c’est une aubaine et un plaisir rare que d’entendre en parler, de l’Orient, dans ce cadre et devant ces êtres, par madame Judith Gautier, la fille du grand Gautier, rencontrée là au hasard et trouvée devant ces musiciens, les yeux agrandis, attentive à leurs mélopées somnolentes qu’elle vient pour surprendre et noter.
Un grand travail qu’elle entreprend là et commence déjà à mener à bien, cette notation de toutes les musiques exotiques de l’Exposition.
A l’intérieur, ce sont, paraît-il, des danses du ventre, des remous de nombril et des ondulations de serpent, une figuration de trois cents nègres, Egyptiens et Syriens mimant des scènes de leurs pays, des épisodes de fête, de mariage et de combat dans des décors et des jeux de lumière aménagés par un barnum de là-bas.
Nous pourrions entrer les voir, mais il me plaît davantage d’écouter et de regarder Judith Gautier me raconter son érudition et ses projets de sa voix douce d’eau qui parle, la voix charmante et caressante de madame Judith Gautier... Et ce merveilleux cerveau d’orientaliste, échauffé au contact de cet Orient d’exportation, anime et transfigure dans un verbe on dirait écrit, tant il est pur, les objets et les êtres de notre entourage. Comme elle sait lire dans les yeux enveloppants et farouches de ces Druses, la bonne autoresse de la «Marchande de sourires» et du «Dragon impérial»! Elle y lit la sauvagerie, l’audace, la lâcheté, le dévouement, le lucre et la luxure, toutes passions instinctives des peuples raffinés et puérils. La derboukha et la flûte de roseau ronflent toujours. Au café cairiote, où nous sommes assis devant des tasses fumantes, une délicate et frêle Egyptienne, quatorze ans à peine, au visage d’ambre clair modelé finement, nous sourit de toutes ses petites dents d’émail et de ses deux grands yeux verdâtres; une soie mordorée la gaîne et la fait semblable à quelque serpent luisant. Elle se tient près de nous immobile et muette, amenée là par un nègre à qui nous l’avons demandée; sa grâce de jeune animal intéresse madame Gautier. Elle s’appelle Fatma, naturellement, comme son cornac se nomme Mohammed: l’on sent si bien que ce sont des noms d’emprunt pour l’Exposition! Hiératique et souriante sous ses cheveux châtains tressés en petites nattes, Fatma impose dans son exotisme l’idée d’une héroïne de Pierre Louys ou de Pierre Loti. Une horrible matrone, d’une bouffissure toute levantine, avec des yeux bistrés et des bajoues pendantes, la surveille du comptoir, engoncée, la matrone, dans une pelisse de peluche bleu saphir d’un modernisme canaille, la pelisse des filles du Moulin-Rouge et des banquistes de la foire de Neuilly. Fatma, elle, déguste à petites gorgées un sorbet au citron qu’elle a demandé en zézayant au nègre qui nous l’a amenée. Madame Gautier a tiré son carnet et, sur un coin de table, la crayonne de profil.
Jeudi, 10 mai.—Le Grand Bazar, coin d’Exposition. Celui qu’eût aimé Goncourt: le clos japonais, avec ses hautes palissades, ses pelouses vertes, ses pagodes aux toits recourbés et lambrissés d’écailles, le bruit jaseur de ses cascades et dans le gazon ras des pentes, la neige mauve des paulownias en fleurs, les paulownias sans feuilles, tout en fusées violet pâle, embaumant ce décor de calme et de fraîcheur.
Au fond, c’est le bariolage aérien des lanternes, des grosses lanternes de papier peint accrochées devant les boutiques des marchands, et, du pavillon, où Octave Uzanne, rencontré, me force à goûter le fameux «saki» (une horreur, ce vin de riz célébré par tous les poètes de l’Extrême-Orient), c’est, dans le clair-obscur de ce coin frais et sombre, la joie d’y noter les larges taches de clarté de clématites énormes et de pivoines folles.