Des merveilles, ces pivoines du Japon, que j’admirais, jadis, chez l’auteur de la «Fille Elisa», dans le jardinet d’Auteuil, les blanches surtout, d’un blanc de papier de riz, échevelées et soyeuses, et comme violemment ouvertes sur des pistils d’un jaune d’or. D’autres flambent d’un rose de Chine ou d’un orangé rouge d’orange sanguine, encore avivé par le voisinage des clématites. Des mousmés, la taille remontée par l’énorme nœud de leur ceinture, font le service en silence, amusantes par le trait net de leurs grands sourcils. Dans le café en face, ce sont des Japonais qui servent; on mange des gâteaux et des feuilles de lis en sucre offerts sur des serviettes de papier historié et joli. Les portes du grand pavillon d’exposition aujourd’hui closes ajoutent à tout ce décor exotique un air de mystère. On y voit, paraît-il, d’inestimables laques; mais le public n’est pas admis aujourd’hui.
«—C’est autrement mieux que la rue d’Alger! Quel coin canaille et vulgaire! —Le café avec des cantinières de zouaves! L’infamie de cela! Ces malheureuses figurantes de Montmartre affublées d’uniformes, ça m’a rappelé les revues de barrière! —Et, dans le fond, cette vieille mère zouzou avec ses médailles. —Et l’Ouled-Naïl d’à côté, celle qui fait la porte du «Harem du Rachid de Mistikuya», cette guenuche tatouée empaquetée d’un vieux rideau sur une robe de soie rayée bleu et jaune! et l’horreur de ces tresses de crins noirs et de son diadème de plumes! Et les danses du ventre qui se trémoussent derrière, et le repaire que l’on devine à l’intérieur aux cris et aux musiques qui y tapagent! —Mohammed Vermine et Gouapette Fatma... Il y a bien plus de tenue aux Indes anglaises. —Vous avez vu Ceylan? —Ils ont des perles! —Et des saphirs bleu paon, je ne vous dis que cela! —Vous avez vu les faïences du Danemark, leurs poissons et leurs grenouilles, et le blanc de leurs porcelaines? Il n’y a pas à dire, ils nous dament le pion. Leur céramique... —Il faut dîner au restaurant hongrois. —On m’avait dit qu’à l’espagnol... —Dîner? C’est encore bien noir, cette Exposition sans électricité. —A propos de restaurant, avez-vous vu le «Pavillon-Bleu» de Saint-Cloud, l’établissement qu’il a installé près de la tour Eiffel, vis-à-vis le «Palais lumineux», près du petit lac? C’est délicieux d’architecture, très modern-style; mais ces poutrelles peintes en bleu sont d’un effet charmeur! —Oh! si vous parlez d’architecture, allez voir le musée de marine de l’Allemagne, dans l’allée Nicolas II, de l’autre côté du «Tour du Monde»: il y a une espèce de phare de Hambourg, mi-hollandais et mi-saxon, qui est une merveille de couleurs et de lignes. C’est peut-être ce qu’il y a de plus complet dans toute l’Exposition! —Moralité: jusqu’ici, les étrangers nous font la pige. —Allez-vous à l’«Enchantement» ce soir? —La première de Bataille, la première d’un ami? Jamais! On dirait que tout le monde vient là comme à une exécution: c’est le soir où la Critique condamne! —Mais le public ne ratifie pas toujours le jugement. —C’est toute une révolution dans l’art dramatique que tente là Bataille. Bataille, un beau nom pour engager la lutte! Cette bataille-là! ce sera la victoire, et une vraie victoire littéraire... enfin!...
Mardi 22 mai.—A l’Odéon, l’«Enchantement», d’Henry Bataille. L’«Enchantement»! Quelque chose de louche et de malsain qui trouble, comme une ivresse équivoque qui décage les appétits et désagrège la volonté. Les meilleurs y deviennent mauvais, les mauvais y deviennent pires; c’est comme un philtre et c’est comme une contagion aussi; c’est une atmosphère de folie créée et installée dans la maison par le foyer d’amour qui est une petite fille qu’on croit d’abord vicieuse, parce que l’instinct a chez elle toutes les audaces, et qui n’est, en somme, qu’un pauvre petit être douloureux et plaintif.
Janine, pendant le flirt très sage de sa grande sœur Isabelle et de son fiancé Georges, deux amoureux d’habitude, sinon de raison, s’est prise pour son futur beau-frère d’une espèce d’affolement farouche qui la conduit jusqu’au suicide, suicide ou plutôt tentative de suicide, qui met l’homme bien-aimé dans la situation la plus ridicule entre les deux sœurs, énervées, attendries et en larmes, et cela le soir même de ses noces.
Le plus simple serait d’envoyer la petite suicidée au couvent; mais Isabelle, nature idéalement fausse, pseudo-femme supérieure, éprise de grandes idées et surtout de grands mots, s’est mis en tête de guérir l’enfant malade. Elle croit se devoir à cette œuvre et, campée dans son rôle de sœur maternelle, pour mieux surveiller la convalescence de cette petite âme contaminée, elle installe le mal au foyer conjugal. Oui, elle impose cette petite fille incandescente à Georges, mari débonnaire et peut-être flatté de cette passion enfantine, et voilà, du coup, l’amour, la jalousie, l’hypocrisie et tout l’attirail du mensonge sentimental à demeure dans le ménage: autant dire le feu dans la maison.
Les procédés du dialogue et de l’intrigue... le plus bel éloge à faire de la pièce, c’est qu’il n’y en a pas. L’«Enchantement» est vrai comme la vie, triste comme l’amour, aveugle comme la force, hardi comme la beauté. C’est une œuvre puissante et osée, où la complexité des caractères, le comique et le dramatique, douloureusement mêlés, font monter à la fois le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux, et, comme tous les vrais spectacles observés de la vie, c’est une œuvre d’un enseignement supérieur et d’une haute immoralité.
C’est, enfin, la vérité et la pitié au théâtre et la première trouée dans la quincaillerie mal étamée du panache et du faux romantisme. Une bouffée d’air vif et de sincérité circule enfin dans l’atmosphère empuantie des séculaires coulisses. Avec Henry Bataille, c’est enfin de la vie et un jeune, c’est-à-dire du sang nouveau, sur la scène encombrée de vieux clichés, de vieux pots à fard et de tirades rances, le premier coup donné, et victorieusement, à l’art vieillissant, sinon déjà fossile, des mensonges désuets et des procédés!
Vendredi 25 mai.—Le Grand Bazar, au petit Palais. Entre les meubles de Crescent et les commodes en bois satiné signés Riesener, les terres-cuites de Clodion et les Antoine Watteau de collections particulières, section de l’art français, du dix-huitième siècle, un bibelot sans prix, une merveille exquise de fantaisie et de style: la pendule à jeu d’orgue et l’orchestre de singes en vieux saxe, ayant jadis appartenu à la duchesse du Maine.
La pendule est à musique et joue peut-être encore des menuets de Lulli; mais la curiosité en est le peuple de vieux saxe.
Il faut aller voir ces vingt babouins enrubannés, figurines roses et vertes, hautes au moins d’un doigt, jouer, dans les poses les plus divertissantes et de l’air le plus sérieux du monde, qui d’un violon, qui du basson, qui du hautbois, qui de la flûte, et même de la viole de gambe et de la viole d’amour... le comique achevé des mines et contremines de cet orchestre costumé, la diversité surprenante des attitudes de ces babouins et de ces guenons attifées à la mode de la Régence et le côté mélomane de leurs figures solennelles et enamourées... Du Lulli sûrement que joue tout ce petit monde cérémonieux et pâmé. Et tout un siècle revit dans ces amours de singes musiciens, prétentieux, délicats et gourmés! Ne pas manquer de s’y arrêter et d’y vivre une minute de Versailles, une minute de mouches, de falbalas, de menuets et d’élégances poudrées dans le recul des heures à jamais mortes.