Samedi 26 mai.—Toujours le Grand Bazar. Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent. Au Thé de Ceylan, cinq heures. Deux groupes. «—Ce n’est pas éclairé le soir. —Encore une légende! Tous les soirs, ça rutile. —Le palais de l’Electricité pourtant... —Il y a eu un accident; ce n’est pas la faute du gouvernement. —Ni de l’architecte, n’est-ce pas? Il faut entendre monter les plaintes et les malédictions! —Le chœur des mécontents, quel clou pour les revues de fin d’année! —Riez! Le ministère pourrait bien tomber contre ce mécontentement-là! —Oh! là là! Il a les reins solides, le ministère, pour une bigarrure de l’opinion parisienne! —Oh! oui, la fameuse bigarrure: les nationalistes au Conseil et Lucipia à la porte. Vous lisez le «Temps»: ça se voit; vous êtes le vieil abonné. Essayez donc un peu d’aller au théâtre égyptien le soir: vous verrez s’ils ont de la lumière! —Pourtant? —A propos, vous savez comment on l’appelle, la Parisienne de la fameuse porte? —Flora Paquin! Oui, nous savons; c’est Isidore qui a fourni les modèles du manteau et de la robe! —Flora Paquin, c’est déjà vieux; tout le monde le sait. Non, un autre nom tout neuf. —La Victoire de Chameaustrass! —De Chameauthrace... —Oui, de Chameau en souvenir de l’autre, celle du Louvre, la belle Victoire ailée du musée, celle de Samothrace... —Le fait est que le sculpteur a dû y penser: c’est la même attitude, la même pose accueillantes. —Oh! la raideur en moins et l’envolée en plus! —Madeleine Lemaire donne un bal costumé mardi, le bal dit de l’Exposition... —Oui, le bal où tout le monde veut être invité. Je connais des gens qui font des bassesses... —Chaque costume doit rappeler un monument de l’Exposition.»

Autre groupe. «—Moi, j’ai dîné l’autre mardi rue des Nations. Il faisait un froid! —L’autre mardi? Parbleu! le dernier saint de glace. Le gouvernement n’y est pour rien, avouez! —Et puis ça rabat l’étranger sur Paris; ça fait gagner les théâtres. —Pour ce qu’on nous y donne!... —Le fait est que la reprise sévit; mais la reprise plaît à l’étranger. —On dit la Loïe merveilleuse. —A l’Olympia, et renouvelée: des effets de couleurs inconnues dans le prisme. —Et «Cythère» aux Folies? —S’y taire depuis que Thylda a quitté. —On dit que Nau dans la «Clairière»... —Mais c’est un peu bien loin, le théâtre Antoine; pourquoi pas Cluny, pendant que vous y êtes?... —«Zaza» au Vaudeville! —«Zaza», fini; «Zaza», c’est «Madame Sans-Gêne» maintenant! —Vous avez vu la «Robe rouge»? —Le magistrat qui fait sa carrière sur le cadavre d’un accusé... J’ai craint une allusion à l’Affaire et me suis abstenu. —De peur de vous passionner? —La veuve Henry est-elle admise à poursuivre Reinach? —Après l’Exposition peut-être! —Vous avez revu «Cyrano»? —Non... Quelle ovation pour célébrer la guérison du jeune et sympathique auteur!... Hugo, Banville, Heine et Mathurin Régnier, quelle chambrée! Aucun maître n’a été oublié! —Oui, on a étranglé quelques poètes! —Quelques jeunes?... —Naturellement! —Ça rétablit la hiérarchie dans les lettres. —Rostand est un heureux mortel. —Les dieux l’admettent! —C’est l’entrée vivant dans l’immortalité! —Et l’«Aiglon», toujours la grosse recette? —Onze mille! Sarah a introduit un cinématographe à l’acte de Wagram; ça fait salle comble. Le champ de bataille s’anime: les morts défilent, hurlent et râlent... et Jean Lorrain fait une tête!... —Une tête?... —C’était la fin de son second acte dans «Ennoïa», la pièce que Sarah lui a gardée cinq ans dans son tiroir et qu’il a enfin réclamée! —Alors? —Alors non; mais moralité: ne jamais confier un manuscrit à un directeur. Les auteurs ont la mémoire inconsciente: voir d’Annunzio, Sardou et autres producteurs.

Dimanche 27 mai.—Reflets du Grand Bazar. 11 heures du soir, la fête des Invalides. De la lumière et du bruit, de la poussière, de la joie, de l’entrain et les farces un peu grosses d’un public de barrière, mais quel vertige de clarté!

Dans un fracas d’Apocalypse, les manèges de cochons, de girafes, de chameaux, d’automobiles et de bicyclettes, le roulis circulaire des montagnes russes, tout cela tourne, passe, flamboie, rutile et scintille, étincelant d’oripeaux, de dorures et de miroirs, emportant, dans un cycle en vérité dantesque, des remous de jupes, des éclats de cuirasse, des lueurs de casque, des envolements de blouses et des flammes éparses de soies et de chevelures, crinières, mantelets et chignons.

La lumière électrique incendie à blanc couleurs et silhouettes; l’atmosphère lourde pue le vin bleu, la sueur, le musc et le pétrole. Des cochons passent, fantastiques, chevauchés par des noirs, les Sénégalais du Trocadéro, d’une splendeur sombre dans l’envolement de leur gandoura blanche; tous les soukhs de Tunis, toute la rue d’Alger, turbans et chéchias, galopent en débandade, qui sur les autruches, qui sur les léopards des manèges voisins; toutes les casernes permissionnaires, toutes les brasseries de femmes du Gros-Caillou leur font la haie, enthousiastes, et, couronné de fleurs, avec deux petits Arabes en burnous, je reconnais dans un wagon de montagnes russes le charmeur de serpents du jardin de Djelbirb, à Tunis, le psylle haillonneux aux prunelles de jais noir de la place des Conteurs.

Lundi 28 mai.—La journée des pickpockets. L’éclipse annoncée et la curiosité parisienne ont fait le jeu de ces messieurs.

A partir de trois heures, sur les trottoirs, ce n’étaient que grosses dames, trottins et apprentis, toute la flâne de la rue arrêtée, occupée à découvrir l’éclipse à travers des morceaux de verre noircis; des camelots obligeants circulaient dans la foule, trop heureux de les prêter aux badauds. Mais, une fois le client absorbé dans sa contemplation lunaire, gare aux poches: rafles de chaînes, cueillettes de montres, éclipses de porte-monnaie.

Même jour.—Sept heures. Au Grand Bazar, le coin des exotiques.

Au Trocadéro, l’heure où les attractions font trêve, l’accalmie où derboukhas, tambourins et flûtes de roseau cessent de secouer les danses du ventre. Almées, Ouled-Naïls, Bédouins et danseurs maures regagnent les proches Passy ou les lointains Grenelle pour aller pitancer (les badaboums reprendront à neuf heures, après le repas du soir), et, sous les marronniers du boulevard Delessert, ce sont des processions de femmes voilées, des groupes de fellahs, d’amusants ensembles de Druses et de noirs, toute la figuration du théâtre égyptien et des soi-disant harems algériens qui fait les cent pas, se hâte ou s’attarde, offrant des attitudes, des profils et des silhouettes à la curiosité artiste des flâneurs.

Heure favorite et coin bien connu des peintres et des littérateurs, mine inépuisable de tableautins et de chroniques. Et c’est madame Louise Desbordes, la peintresse des étranges femmes-fleurs, une familière des exotiques, retrouvée là, contemplative et ravie, sur la même chaise que l’avant-veille devant le pavillon de l’Algérie, et c’est madame Judith Gautier, une habituée aussi, toujours en quête de renseignements pour son étude sur la musique d’Orient.