C’est Mademoiselle Odette Vallery, qui nous vaut ce cortège et cet honneur, Mademoiselle Odette Vallery, jeune Grecque un peu cosmopolite aussi, émigrée de la Scala de Milan sur la scène des Folies-Bergère, Mademoiselle Odette Vallery, la souple, la nerveuse, la bien musclée aussi, la chercheuse d’inconnu, voire même d’impossible, qui a voulu, cette nuit, connaître les bas-fonds de Paris et demandera demain, si la lubie lui prend, de remplacer de Max dans le duc de Reichstadt, Mademoiselle Vallery fait, cette nuit, la tournée des grands-ducs.
Au fond de l’étroite salle en boyau à l’atmosphère épaisse tant elle est bondée de consommateurs, Pierre et Jacques tour à tour se font entendre; chacun en pousse une de sa façon: Pierre vocalise et Jacques déclame les Cuirassiers de Reichshoffen, après Ma Gigolette elle est perdue! tout le répertoire populo. Deux demoiselles de la rue Joubert, deux superbes filles, ma foi, reprennent les refrains en chœur; le maître de l’établissement dégoise lui-même pour amuser sa clientèle, et je vois le moment où l’on va demander à Odette Vallery de vouloir bien esquisser un pas, tout comme il y a huit jours, les soupeurs du Café de Paris, le demandaient, à la même heure, à la señora Carolina Otero.
Aux millions près, c’est la même atmosphère et le même public, mais nous n’aurons pas à répondre l’apostrophe devenue légendaire de la belle malagaise. Il n’y a ici que des loqueteux, des ouvriers et, à part notre bande d’artistes, des turbins et des gens de métier, quelques-uns inavouables d’ailleurs; nous sommes tous pauvres, il n’y a que des chrétiens. Dehors, c’est l’heure où les maraîchers déchargent leurs légumes autour des pavillons incendiés de lumière électrique. Paris s’éveille, c’est l’heure du mal aux cheveux, de la gueule de bois et des calamiteux retours en fiacre dans l’aube grognonne et la boue de six heures du matin; la pluie bat aux vitres et l’on a les moelles transies. Et maintenant, dormir jusqu’à midi.
Vendredi 20 janvier.—Le «Monsieur aux camélias»; les soiristes n’ont pas exagéré, c’est le «Monsieur aux camélias». M. de Max semble vouloir gâter à plaisir des dons admirables.
Servi par un physique, une voix et un tempérament qui le classent immédiatement après Mounet-Sully, il compromet ce capital dans des mièvreries, des pâmoisons gracieuses et des râles qui en font le plus dangereux parodiste du jeu de madame Sarah Bernhardt. A propos du Roi de Rome, la presse a lancé le mot travesti; il y a de la vraisemblance dans cette rosserie. Corseté comme un vieux beau sous l’habit de satin blanc du duc de Reichstadt, un tour de cou de velours épinglé sous le menton, haut cravaté, sanglé, busqué, il se cambre, plie sur les jarrets, marche sur les pointes, pirouette, roucoule, gémit, tousse et s’abandonne, et, sous sa perruque blonde bouclée à l’enfant, arrive à ressembler à une Déjazet tragique, lui, Napoléon II, le futur Aiglon.
L’Aiglon, que doit créer en 1900 madame Sarah Bernhardt, si bien que le Nouveau-Théâtre semble paraître, sans s’établir pour cela, prendre à tâche de démolir les établissements rivaux. Aux Courses, un mois avant le Résultat des Courses, malice évidente de M. Paul Franck à M. Antoine; Roi de Rome, un an avant l’Aiglon de M. Rostand.
M. de Max a cependant des moments superbes et c’est justement là ce qui enrage de le voir tour à tour si bon et si mauvais. Il donne princièrement sa main à baiser à la princesse Camarata pendant le bal de la cour; sa scène de révolte contre le prince de Metternich (ils prononcent tous Metterniche! pourquoi?) est jouée avec une émotion et un mouvement admirables; son ode à la Colonne, alternativement reprise par lui et le demi-solde Chambert, fait prime dans les milieux bonapartistes et chaque soir emplit à heure fixe toutes les loges.
M. de Max est une mode, il est de bon goût de venir conspirer rue Blanche en l’écoutant; mais, s’il est un déclamateur passionné, M. de Max est un amoureux déplorable: il s’agenouille comme M. Mérante, ses duos d’amour relèvent du maître de ballet. D’ailleurs M. de Max révolutionne le cœur des danseuses, et quant à son agonie, elle est aujourd’hui classique: râles, petits spasmes et adieux au miroir, c’est, à côté de la mort de Croizette dans le Sphinx et de celle de madame Sarah Bernhardt dans la Dame, l’agonie à grand orchestre du «Monsieur aux Camélias».
Le «Monsieur aux Camélias», le duc de Reichstadt! et M. de Max a créé le roi Christian III des Rois, le Yoghi d’Izeïl, l’évêque Sophron de Gismonda, le vieil empereur byzantin d’Héracléa et le provençal aventurier tout de langueur et de rêve de la Princesse lointaine. M. de Max se doit une revanche à lui-même dans quelque rôle de vieil évêque, de vieux pape ou de vieil empereur.
Samedi 21 janvier.