La condamner, Lorelle! une femme aussi blonde!
Regarde cette bouche et le rose ingénu
De ses seins. La beauté, c’est le philtre inconnu
Souverain et vainqueur qui corrompt tout au monde.
Ils l’absoudront.
(Auteur inconnu.)
8, chaussée d’Antin, chez Landolff, 7 heures du soir, dans un des salons d’essayage.—Debout devant une grande glace, Jane Margyl, la Princesse au Sabbat de mercredi prochain, essaie son costume du un: le gaz flambe haut dans la petite pièce claire; et, gaînée dans sa robe d’or de reine orientale, son lourd manteau ocellé de bleu, déployé derrière elle comme une immense queue de paon, Illys s’étudie et s’épie dans l’eau de la vaste glace, et, soucieuse de ses effets, joue là au naturel, dans le petit salon du costumier à la mode, son rôle de coquette et futile princesse aux miroirs. Deux essayeuses sont accroupies à ses pieds, occupées à disposer savamment les plis du manteau. Fine et souple dans ses habituelles robes tailleur, madame Landolff les dirige et les observe; et, sous l’ibis diamanté qui la diadème, Margyl évolue, lente et majestueuse, règle sa marche et tente des effets.
Je ne l’avais pas rêvée si nue, je l’avais songée plus hermétique, plus close, le manteau royal lui descendant des tempes et tombant à plis droits sur le devant de sa robe, énigmatique et à peine entrevue sous les pendeloques de turquoises et d’opales, moins féerique et plus princesse, sorte de pyramide d’or et d’émail mouvante à la façon des Esclarmonde et des Théodora. Je risque une objection, manifeste un désir; mais Margyl résiste, Margyl est belle et le sait, et, comme Aphrodite, tient à faire la royale aumône de sa beauté aux spectateurs. Conflit.
Ah! il n’est pas facile de costumer une jolie femme! La femme, être de coquetterie immédiate, ignore toujours les effets réflexes de l’idée suggérée et la grande puissance, que dis-je, la triple et sûre incantation du mystère, du masque et du voile, et je me désespère: mais madame Landolff m’a compris. Le temps d’ouvrir une porte et la voici qui, avec des mètres de gaze bleu-ciel et quelques fils de perles fausses, échafaude autour de la tête de Margyl des ennuagements d’azur, des enroulements de nacre, des fumées et des lueurs, l’enveloppe de légères retombées de tulle, et, de toutes ces brumes et de toutes ces clartés évoque une impérieuse et hiératique princesse d’Egypte et de légende, Illys!
Lundi 23 janvier.—A l’Opéra-Comique, Manon. Je ne sais pas si jamais en France on a poussé plus loin que M. Albert Carré la science et l’art de la mise en scène.