Manon! avant lui, c’était la partition, toute d’élégance et de passion, du seul cri d’amour du dix-huitième siècle: Manon, c’étaient les airs fameux populaires dès la troisième représentation, et populaires demeurés depuis bientôt vingt ans qu’on les chante, les adieux à la petite table: «N’est-ce plus ta main que ma main caresse?» la valse, le duo de Saint-Sulpice, les ensembles de l’hôtel de Transylvanie, etc., etc. Manon! ce fut surtout Heilbronn, Manon! ce fut aussi Sanderson.
A-t-on jamais chanté Manon depuis? et voici qu’avec un Des Grieux d’un invraisemblable physique pour le «cher Chevalier» et une Manon un peu de province, M. Albert Carré, plutôt trahi par l’interprétation, grâce à une ingéniosité de décors et de costumes inconnus avant lui, arrive à nous reconstituer, on dirait estampe par estampe, le chef-d’œuvre de l’abbé Prévost!
Oh! la vie et le mouvement de tout ce peuple de bateleurs et de belles promeneuses et de flâneurs qui vont et viennent sous les charmilles taillées en arcades du bord de l’eau, dans l’acte du Cours-la-Reine, la danseuse de corde évoluant entre ses deux poteaux, les marchandes de parfilage dans leurs boutiques en plein vent, les grâces et les minauderies des caillettes et le pourchas des abbés galants, le ridicule du financier Guillot, l’hôtel des Invalides au fond, dans un décor qui s’enfuit et recule, et cette délicieuse entrée du corps de ballet de l’Opéra, de ces dames de l’Académie de musique dans le comique et fastueux costume du temps, corps baleinés et tonnelets, coiffures d’héiduque empanachées et des pompons partout sur le torse allongé des danseurs comme sur le corsage guêpé des danseuses, et le plongeon des révérences et le taqueté des pointes et toutes ces pirouettes d’ensemble inclinant à la même seconde l’édifice volumineux de toutes les coiffures.
Ah! ce divertissement de Manon! Si mademoiselle Chasles, jolie comme un Latour sous le rouge et la poudre, a l’air de la Camargo elle-même, M. Albert Carré a plus que du talent et madame Mariquita pas beaucoup moins que du génie.
Mardi 24 janvier.—Boulevard Pereire, quatre heures du soir, le plus beau coucher de soleil de cet hiver, un ciel soyeux du jaune évaporé, mais cependant intense de la jonquille et du citron, un horizon d’or pâle sur lequel les fumées des cheminées s’exaspèrent en bleu et les squelettes des arbres dépouillés en violet, tour à tour arborescences d’agate et longues spirales d’encens dans une atmosphère d’aventurine.
C’est fin comme une aquarelle et rutilant comme de la laque. Oh! la magie de certains crépuscules parisiens, crépuscules d’hiver atténués, délicats et touchés de si belles lueurs pourtant, quels décors de Rubé, de Chapron et même de Lavastre pourraient lutter avec ces transparences et ces évanouissements dans la couleur, quel peintre fixera jamais la ténuité de ces silhouettes!
Et je songe qu’en ce moment aux Folies-Bergère, où l’on répète devant la presse les trois tableaux de mon ballet, la maladresse voulue des éclairages incendie et brutalise des décors peints pour les lumières bleues et des costumes combinés pour chatoyer dans le clair-obscur.
Et je songe à Landolff, et je songe à Jusseaume: ce sont eux qu’on égorge en ce moment; et dire que je n’ai pu les défendre! Je n’ai pu faire comprendre aux intéressés que tout est mensonge et fiction au théâtre et que les ciels en toile peinte et les portants en carton, les chairs fardées et les étoffes pailletées de faux cabochons ne peuvent exister que dans des lumières truquées et que la première condition de toute bonne mise en scène est l’enveloppement.
Mercredi 25 janvier.—Neuf heures du soir: Au bord du Quai.
En un pays de canaux et de landes,