Bal Madeleine Lemaire. Paraître très informé sur la genèse de chaque costume, admirer sans restriction le fabuleux rajah bleu turquoise de M. de Montesquiou, savoir que les bijoux étaient prêtés par Sarah. —S’étonner de la mise en loge des Altesses et de la complaisance des invités consentant à défiler la parade devant la princesse Hélène et les grands-ducs, lancer d’un ton indigné: «Moi, jamais je n’aurais voulu me donner en spectacle», pour risquer aussitôt cette restriction perfide: «Bah! il y avait tous les théâtres».
Scandale du jour, fausse nouvelle «—Et ce mariage Pougy-Lorrain? Qu’y a-t-il de vrai dans tout cela? —Le plaisir que Liane a à le démentir. —Et Lorrain à le laisser croire. —Pourquoi? —Par rosserie pour rappeler des mariages précédents —identiques— et embêter le ménage... —Ne le nommez pas.»
Samedi 2 juin.—Le Grand Bazar. La merveille du Trocadéro et peut-être de toute l’Exposition, le Pnom et la pagode des Bouddhas, à l’Indo-Chine, derrière les pavillons de la Martinique et de la Réunion.
Très haut dans les arbres, au-dessus des longues feuilles des bananiers, les toits recourbés d’une pagode luisent, éperonnés d’or et lambrissés, comme d’autant d’écailles, de petites tuiles de nuances délicates. Ils luisent très haut dans le ciel, ces toits on dirait laqués, gardés le long d’une vaste terrasse par vingt chimères, vingt monstres hilares, moitié dogues et moitié requins, écartant tous une croupe rebondie d’où s’élance une rigide queue verticale.
C’est la pagode des Bouddhas. Une admirable frise représentant une guirlande de bayadères court le long de la terrasse; des idoles mitrées veillent quatre par quatre, enclavées dans un pylône, aux bords des parapets. Ce sont des déesses accroupies, la fleur de lotus à la main, et leur solennité tranquille encadre, aux quatre coins du temple, le rire immense et répété des monstres. Une énorme coupole aux enroulements de turban hindou se renfle et s’effile derrière les toits; elle couronne un vaste cube de pierre, percé de trois ouvertures; quatre géants flanquent l’entablement du dôme et le gardent, appuyés sur des massues. Architecture religieuse et barbare, un peu menaçante et pourtant harmonieuse, tant elle est voulue. Chaque angle, chaque ligne, chaque statue y renferme un symbole, et tous les détails d’ornementation concourent, on le sent, comme dans les cathédrales gothiques, à l’affirmation d’un dogme ou d’une foi. C’est le lent et magnifique épanouissement d’un mythe inscrit dans la pierre et le métal, un «credo» d’architecture où chaque marche d’escalier, chaque statue a un sens mystique. Et une grande admiration vous prend pour les peuples disparus (car la race Khmer, dont ce monument atteste la puissance, est depuis longtemps abolie), et une grande admiration, dis-je, vous prend pour ces peuples lointains chez qui l’idée religieuse fut si forte qu’à travers les siècles et les espaces la reconstitution rapetissée d’un de leurs temples nous impose, à nous autres modernes, le respect d’une ferveur et le regret d’une foi.
Un raide escalier y conduit par quarante marches, gardées par dix monstres, les mêmes dogues hilares, dentés comme des requins: ils sont là musclés et trapus, toutes les cinq marches, escortant de leur grimace immobile la lente montée des visiteurs... autrefois, des pèlerins. Deux géants appuyés sur des massues font sentinelle à la porte du temple, à niveau de la terrasse... et, le long des lourds parapets, à la pointe recourbée des toits, comme au faîte de grands mâts plantés çà et là parallèles aux arbres, des clochettes tintinnabulent avec des cliquetis de métal, mélancoliques et mystiques sonneries qui, là-bas, dans les forêts de l’Inde, dénoncent l’approche des lieux saints à la dévotion des fidèles comme à l’effroi des parias.
De chaque côté de l’escalier, à niveau des soubassements du temple, deux petits dômes enturbannés se bombent et tirebouchonnent au-dessus de deux cubes de pierre: l’entrée des souterrains.
Dimanche 3 juin.—Le Grand Bazar, neuf heures du soir. Marchera-t-il? Ne marchera-t-il pas? C’est du château qu’il s’agit, le château d’eau dont les frises illuminées devaient éclairer tout le Champ de Mars pendant que, dans le cintre, des fontaines jaillissantes, des retombées d’eau liquide et des cascades d’écume devaient offrir à l’ébahissement des foules une apothéose hydraulique incendiée de toutes les lueurs et de toutes les nuances du prisme.
Des hauteurs du Trocadéro jusqu’au fond du Champ de Mars, une marée humaine, un océan de têtes curieuses se tient figé, enlizé par la masse même des groupes, dans l’attente du spectacle promis. Cette foule! On n’y jetterait pas une aiguille! Les trains de plaisir de la Pentecôte y ont versé, depuis le matin, de véritables caravanes. Les journaux du lendemain publieront la statistique des entrées avec les recettes fabuleuses du trottoir roulant: plus de six cent cinquante mille visiteurs auront fait réaliser à la Compagnie du trottoir-clou de l’Exposition, pour ce seul dimanche, quatre-vingt-dix mille francs de recette. On est revenu aux plus beaux jours de 1889. Mais que de papiers gras, que de débris de charcuterie et que de litres vides sur les degrés des palais, les gazons des rares pelouses et les assises de la tour Eiffel!
Oui, tous les trains de plaisir ont donné, tous les arrivages de province et de banlieue et tous les faubourgs ouvriers aussi. Public de kermesse, tout ce monde a dîné dehors, sur des bancs ou sur des chaises, les autres assis par terre, à la bonne franquette, comme en plein bois de Vincennes ou de Boulogne; personne d’entre ces pèlerins de M. Picard n’est rentré dîner au logis ou à l’hôtel: tous ont emporté le panier de provisions, avec le rond de saucisson et le cervelas à l’ail obligatoires.