Aussi la cohue est-elle énorme et mal odorante. «Ça fouette», selon l’expression consacrée dans l’argot imagé de l’atelier. C’est, mêlée à la senteur âcre de la poussière, l’odeur de paquebot mal tenu spéciale à la foule, car tout ce monde a beaucoup marché depuis l’aube. Mais, dans l’excitation de la joie de voir enfin fonctionner le château d’eau et l’électricité, tous surmontent leur lassitude, tous attendent, heureux, les yeux fixes et la bouche bée.
Marchera-t-il ou ne marchera-t-il pas? Tous les journaux, depuis deux jours, annoncent pour ce soir... enfin, le fonctionnement complet de cette huitième merveille. Des cris d’admiration anticipée courent à travers les groupes. Quand ça va-t-il commencer? Tout autour, l’embrasement des palais éclairés «a giorno» fait plus obscur et plus noir le grand trou d’ombre où dort encore l’hypothétique apothéose du château d’eau.
Eh bien, le château d’eau marche mal ou plutôt ne marche pas. Les frises s’allument bien, rouges et vertes, comme envahies dans leurs détails d’ornementation par des serpents versicolores; mais les jaillissements d’eau et les cascades des bassins étagés du bas s’obstinent à demeurer dans l’ombre. Cela ne s’éclaire que sous les projections intermittentes de la tour Eiffel.
Parfois, comme des lueurs vertes sourdent au ras de terre, des lividités vaporeuses s’échevèlent peut-être à un mètre au-dessus de la foule; mais le motif central demeure noir. Et, tout à coup, toutes les frises s’éteignent. Quand elles se rallument, les lueurs vertes des jets d’eau s’évanouissent à leur tour: impossible d’obtenir un ensemble. C’est une déception pour tous et pour toutes que ces crissements d’eau et ces vagues blancheurs écumantes devinées dans le clair-obscur.
Jeudi 7 juin.—Le Grand Bazar, au Petit Palais.
A droite en entrant, dans la claire et haute rotonde en lanterne qui termine chaque galerie, parmi la lumière fine et pure des grandes fenêtres Louis XVI ouvertes sur la travée du fleuve et la verdure des jardins, trois bibelots merveilleux requièrent et retiennent au seuil des longues salles, où triomphe l’art français du dix-huitième siècle: un traîneau et deux chaises à porteurs.
Le traîneau: Une immense tortue d’eau s’écartèle, éperdue, sur deux montants dorés et peints, à soixante centimètres du sol, une énorme tortue brune à la tête et aux pattes dardées hors de sa carapace dans la tension d’un violent effort. Elle soutient une conque dorée du plus pur style Louis XV, où s’enchâssent un siège et des coussins de vieux velours vert. La sellette du cocher s’érige en arrière sur la queue dressée d’un dauphin; des branches de chêne en or moulu courent le long de la coquille.
Aujourd’hui immobile et remisé dans une galerie de musée, ce traîneau, qui dut jadis emporter sur la pièce d’eau des Suisses les terreurs amusées de quelque favorite, toute de zibeline et de velours sous le loup de satin qui protégeait du froid, raconte d’anciennes splendeurs entre deux chaises à porteurs du temps, l’une de cardinal, dont le panneau principal porte encore les insignes entre des nudités de déesses envolées sur fond d’or; l’autre, bibelot choyé de quelque petite maîtresse, encadre de guirlandes et de fins rinceaux du plus pur style rocaille des marines on dirait de Claude Lorrain, tant elles sont pompeuses et décoratives dans le vert de leurs eaux et l’ambre de leurs ciels.
Mais ne cherchez pas à connaître la provenance de ces pièces précieuses. Une déception cruelle attend au Petit Palais les amoureux nostalgiques du passé: aucune autre indication n’existe que le petit carton écrit à la main, mentionnant, au-dessus de quelques-uns, qu’ils appartiennent à des marchands.
Le catalogue du Petit Palais n’existe pas... en français, mais tout le monde peut lire en anglais la nomenclature détaillée des trésors entassés là. Il fait bon d’être d’outre-Manche. «Les Anglais chez eux», telle pourrait être la devise de ce temple de notre art rétrospectif. Son catalogue en français ne paraîtra que dans quelques jours. Or nous sommes le 7 juin; l’Exposition est ouverte le 15 avril.