Samedi 9 juin.—Pour Jean de Bonnefon. Le Saint-Siège en coquetterie avec le ministère et le gouvernement.
A un des derniers dîners du comte d’Haussonville, en plein orléanisme intransigeant et militant du Faubourg, le nonce se répandait en éloges et en aménités sur le ministère actuel, se félicitant des bons procédés de nos Excellences vis-à-vis Rome et la papauté, vantant l’urbanité de Pierre et de Jacques et ne se plaignant que d’une chose: le quartier affecté à la résidence apostolique, ce quartier de Monceau, un peu trop mondain, un peu trop élégant pour le caractère ecclésiastique d’un mandataire papal. C’est le faubourg Saint-Germain qu’il eût fallu à la nonciature pour y trouver un logement plus en rapport avec son caractère. Une première mise de fonds de cinquante mille francs eût fait le reste. C’était à la jeunesse catholique, à la noblesse française de se remuer, de se saigner un peu pour assurer au représentant du Saint-Père une résidence digne de lui. Et, comme l’assistance, un peu refroidie par les précédents éloges du monsignor, accueillait sans enthousiasme l’insinuation domiciliaire et son appel de fonds, notre Italien, sans se démonter: «On dit M. de Rothschild très aimable, très généreux et d’une cordialité parfaite quand on veut bien s’adresser à lui; il est on ne peut mieux disposé pour nos œuvres et l’intérêt de l’Eglise prime tout, n’est-il pas vrai? Comme la première vertu chrétienne est l’esprit de sacrifice, peut-être devrais-je lui rendre visite, aller trouver M. le baron?»
A quoi un des convives, un peu impatienté: «Vous y êtes déjà allé, monseigneur!»
Dimanche 17 juin.—Le Turf à domicile. Il y a huit jours, c’était la grande poussière, la grande chaleur et la grande cohue du Grand Prix de Paris, six cent mille curieux de province et d’ailleurs rués à Longchamps et mijotant au soleil sur le gazon de la pelouse; il y a huit jours, c’étaient les ovations au roi de Suède, le triomphe de Semendria et le jeu de massacre de la tribune officielle.
Aujourd’hui, dans l’ombre fraîche des persiennes closes, c’est la contemplation muette, secouée de petits rires, de tout le pesage évoquée par Sem dans son album le «Turf». Ils défilent tous, les gros propriétaires et les entraîneurs, princes du paddock et rois de la cote, et c’est, silhouettés avec une verve bon-enfant et à peine caricaturale, les carrures et les maigreurs, les dos voûtés ou les sveltesses connues des hautes personnalités des courses; leur tenue habituelle a même été saisie, le chiffonnage de leur cravate et la façon de porter en arrière ou en avant la jumelle ou la sacoche. Et c’est la barbe blanche et carrée de M. Aumont à côté du petit pardessus mastic de M. Edmond Blanc. Voici la canne de M. Abeille et le melon-cap de Morand, le pince-nez de Veil-Picard, la moustache et le pantalon tirebouchonné du baron Finot, la rose rouge de M. Schickler, les sourcils méphistophéliques de Rochefort, et les favoris en nageoires du baron de Rothschild, et c’est Pratt, et c’est, démantibulé et ressemblant à crier, M. Ledat. La lorgnette et la canne de Brémond voisinent avec l’ombrelle et la cravate à pois de Saint-Albin, et c’est Deschamps, voûté et pensif, et c’est la baronne de Rothschild et, merveilleux entre tous, les trois joyaux comiques de cette série: le prince Troubetskoï indiqué par trois traits de maître, le comte Boni de Castellane, pincé, sanglé, cambré, d’une jolie prétention précautionneuse et proprette, l’air d’un chat de marquise déguisé en clubman, et alors une Polaire écrasée sous l’auréole d’un immense chapeau rouge, l’air d’une goule d’Egypte hilare et lubrique avec son long sourire et ses yeux plus longs encore, sur une taille de guêpe exaspérée, douloureuse de minceur.
Lundi 18 juin.—Le Grand Bazar. Coins d’Exposition. La douleur d’Aïscha. A l’«Andalousie», dans la petite courette des Ouled; huit heures du soir, avant la représentation.
Les Ouled viennent de dîner, et, avant de descendre dans le patio dallé de la cour des Lions, l’amusante reconstitution du Généralife où les visiteurs peuvent les admirer tous les soirs, pittoresquement groupées autour de la fontaine, affalées en tas dans les oripeaux barbares du désert et des poses abandonnées de fauves au repos, elles «farnientent» et prennent le frais sur la petite terrasse de terre battue, fumant, qui une cigarette, prenant, qui une tasse de kaoua, disséminées au hasard des chaises, toutes bruissantes de joyaux et de soie, le coude aux tables, le geste las et la pensée ailleurs.
C’est l’heure où les Ouled songent à la patrie absente. Oh! le bois de palmiers de l’oasis de Biskra!
Dans un petit groupe formé de trois Ouled, l’une tient une lettre déployée à la main et furtivement s’essuie les yeux: elle pleure. Une curiosité me prend et aussi une pitié. La lettre est écrite en arabe; j’ai longtemps habité l’Algérie, je m’approche de l’Ouled: «Vous vous ennuyez ici? vous regrettez l’Afrique? —Oh! oui, ici, jamais sortir, jamais libre. Si j’avais su, serais jamais venue... Je compte les jours... Encore cinq mois! C’est mes parents qui ont voulu! Les reverrai-je jamais?» Et elle me montre la lettre.
Aïscha (elle s’appelle Aïscha) n’est pas une Ouled, c’est une danseuse.